Chaque printemps, Buenos Aires et d’autres grandes villes argentines sont envahies par une « neige » verte : les pollens de platane. Loin d’être un phénomène anodin, cette prolifération est à l’origine d’une vague d’allergies qui touche près d’un Argentin sur cinq, et dont l’intensité ne cesse de croître avec le réchauffement climatique.
Ce nuage de particules, souvent perçu comme une simple gêne saisonnière, est en réalité un problème de santé publique majeur. Les symptômes – démangeaisons, éternuements, congestion nasale – peuvent entraîner une baisse de concentration, de l’irritabilité et même de l’absentéisme au travail ou à l’école. « Cela provoque un manque de concentration, une mauvaise humeur et de l’irritabilité. C’est une condition sous-diagnostiquée qui conduit à l’absentéisme au travail et à l’école », explique la Dre Maria Stella Cuevas, spécialiste ORL et allergologue.
Le changement climatique aggrave la situation. Des journées plus chaudes et plus venteuses favorisent la dispersion du pollen, déclenchant des réactions allergiques même chez des personnes qui n’y étaient pas sensibles auparavant. L’exposition, même brève, peut provoquer des démangeaisons aux yeux, au nez et à la gorge, suivies d’une obstruction nasale sévère. « Il y a de plus en plus d’allergies à cause du changement climatique. Les journées plus chaudes et plus venteuses augmentent la puissance et la dispersion du pollen, déclenchant des symptômes même chez les personnes qui ne savaient pas qu’elles souffraient de la maladie », précise la Dre Cuevas.
Pourtant, cette omniprésence du platane dans le paysage urbain n’est pas le fruit du hasard. Elle remonte à un projet délibéré du XIXe siècle, lié à une vision particulière de la civilisation. Agustín Saade, professeur au Département d’histoire de l’UBA, explique : « Leur idée était d’amener l’Europe en Amérique, plus précisément à Buenos Aires. Il s’agissait de transformer une ville qu’ils considéraient comme barbare, sauvage. »
À l’époque, le platane était considéré comme l’arbre idéal pour « civiliser » la ville. Juan Manuel Romero, historien et professeur à l’UBA, souligne que le modèle était inspiré des parcs de Paris et de Central Park à New York. « Les paysagistes de l’époque recommandaient le platane pour ses avantages pratiques : il est de grande taille et apporte beaucoup d’ombre, il résiste bien à la pollution industrielle et pousse vite », ajoute Saade. Le platane était donc à la fois un atout pratique et un symbole de progrès.
Ce projet s’est concrétisé avec la création de parcs comme le parc 3 de Febrero, et grâce au travail de l’architecte paysagiste français Carlos Thays. Aujourd’hui, on estime à plus de 70 000 le nombre de platanes à Buenos Aires. Ce qui était initialement un symbole de civilisation est devenu un élément central du paysage urbain, mais aussi une source de souffrance pour de nombreux habitants.
Face à cette situation, la Dre Cuevas recommande quelques mesures simples pour limiter l’impact des allergies : créer une barrière physique avec de la vaseline dans les narines, porter des lunettes et un masque à l’extérieur, et aérer la maison tôt le matin ou au crépuscule, lorsque la concentration de pollen est plus faible. Elle alerte également sur le risque d’évolution de la rhinite allergique vers l’asthme bronchique, un phénomène connu sous le nom de « marche allergique ».
« C’est un paradoxe : c’est un bel arbre, un poumon vert qui donne de l’ombre, mais trois ou quatre mois par an cela devient un véritable problème de santé », conclut la Dre Cuevas.
