Publié le 9 janvier 2026 18h37. L’intelligence artificielle transforme le monde de la traduction littéraire, suscitant à la fois inquiétudes quant à la précarisation des traducteurs et espoirs pour lutter contre le piratage, comme le montrent deux récents articles.
- Harlequin/HarperCollins France a annoncé son intention de recourir à la traduction automatique pour ses publications, suscitant l’inquiétude des traducteurs.
- Le Japon explore l’utilisation de l’IA pour accélérer la traduction de mangas et ainsi contrer le piratage massif.
- Ces évolutions soulignent un changement profond dans la perception de la traduction, qui passe d’une simple tâche technique à une véritable fonction culturelle.
La place des traducteurs dans l’industrie du livre est au cœur des débats cette semaine, avec deux articles qui illustrent l’impact croissant de l’intelligence artificielle (IA) sur leur profession. Ces développements pourraient bien redéfinir l’avenir de la traduction dans le secteur de l’édition.
L’alerte a été donnée par l’ATLF (Association française des traducteurs littéraires) et le collectif « En chair et en os : pour la traduction humaine », qui ont dénoncé une décision controversée de Harlequin/HarperCollins France. Selon une lettre qu’ils ont adressée à la maison d’édition, cette dernière a engagé Planète fluide, une entreprise spécialisée dans la traduction assistée par IA, pour traduire ses livres. L’objectif affiché, selon la lettre, est d’« augmenter la rentabilité en réduisant le temps de travail ».
« Ces pratiques sont une trahison des travailleurs du livre, mais aussi une trahison des lecteurs. Elles dévalorisent complètement l’industrie de la traduction, démontrant un mépris à la fois pour les traducteurs et les lecteurs. »
ATLF et collectif « En chair et en os : pour la traduction humaine »
Les signataires de la lettre craignent une dégradation de la qualité des traductions et une précarisation des traducteurs, dont certains ont des contrats de longue date avec la maison d’édition et se retrouvent désormais menacés de perdre leurs revenus et leur droit aux allocations chômage. Ils dénoncent une spirale descendante de la qualité, alimentée par une mentalité du « passable » qui prive les professionnels de leur expertise et les lecteurs d’une littérature riche et authentique.
Parallèlement, un autre article met en lumière une application potentiellement positive de l’IA dans le domaine de la traduction : la lutte contre le piratage. Un reportage publié par Nikkei Asia se penche sur les efforts du Japon pour endiguer le piratage de mangas, un fléau qui coûte 55 milliards de dollars par an aux éditeurs (chiffre de juin 2025).
Selon un rapport de Livres autorisés du Japon (ABJ), une association d’éditeurs engagée dans la protection du droit d’auteur, 900 sites de piratage proposant des publications japonaises ont enregistré 2,8 milliards de visites en provenance de 123 pays et régions en un seul mois. Le piratage ne serait pas uniquement motivé par un refus de payer, mais aussi par un manque de traductions officielles disponibles rapidement pour répondre à la demande des fans.
Pour y remédier, l’Agence japonaise des affaires culturelles a lancé un programme de formation à la traduction assistée par IA. Ce programme vise à former des traducteurs spécialisés, à leur apprendre à utiliser efficacement les outils d’IA et à développer de nouveaux outils de traduction pour les mangas. Des universités, des écoles professionnelles et des groupes industriels collaborent à ce projet.
La startup Mantra, issue de l’Université de Tokyo et soutenue par les éditeurs Shueisha et Shogakukan, a développé un outil capable de traduire des œuvres complètes, en préservant le style des personnages et le contexte narratif. Selon le reportage, « Mantra prend en charge 18 langues et peut réduire les temps de traduction de moitié par rapport aux méthodes conventionnelles. Il traduit déjà 200 000 pages par mois ».
Dans les deux cas, que ce soit avec Fluent Planet ou Mantra, une intervention humaine reste indispensable pour vérifier l’exactitude, le ton et la fluidité des traductions générées par l’IA. Ces deux situations illustrent une tendance plus large : de plus en plus d’éditeurs se tournent vers l’IA, non seulement pour la traduction, mais aussi pour la production audio, l’écriture et d’autres tâches créatives. L’industrie teste activement les possibilités offertes par cette technologie, ce qui entraînera inévitablement des changements dans les rôles existants, avec des professions qui pourraient croître, évoluer ou disparaître.
Comme le soulignait Talita Facchini dans son article de fin d’année, il est essentiel de ne pas négliger le lecteur. La qualité ne doit pas être sacrifiée, et l’industrie doit prendre en compte le rôle crucial des traducteurs dans « la gestion culturelle, l’établissement de la confiance et les échanges internationaux à long terme ».
Pour plus d’informations sur l’affaire Harlequin/HarperCollins France, vous pouvez consulter les articles de Book Brunch, The Bookseller, Jane Friedman, Lithub, Livres Hebdo, Lunch Publishers Marketplace et Publishers Weekly.
