Une exploration poétique du temps, de la mémoire et des mythes anciens envahit la Tate St Ives à travers l’œuvre fascinante de l’artiste lituanienne Emilija Škarnulytė. L’exposition, intitulée simplement « Emilia Škarnulytė », invite à une plongée contemplative dans les strates géologiques, mythologiques et politiques qui façonnent notre perception du monde.
L’exposition débute avec Ripaire 2023, une photographie énigmatique représentant une figure masquée, à la fois humaine et reptilienne, qui donne le ton à l’ensemble de la démarche artistique. Škarnulytė s’intéresse aux temps profonds, à l’archéologie spéculative et aux mythologies, tissant des liens complexes entre le personnel et le collectif.
Au cœur de l’exposition se trouve le film Aldona (2013), un portrait sensible de la grand-mère de l’artiste. Aldona a perdu la vue suite à la catastrophe de Tchernobyl en 1986 et vit désormais à la frontière biélorusse, entourée de son jardin d’herbes médicinales. Le film explore la manière dont la mémoire et l’oubli s’entremêlent, et comment les sens s’aiguisent en l’absence de la vue. « Le souvenir et l’oubli fusionnent en deux faces d’une même affliction – une danse familière de l’esprit pour le Homo post-Soviétique », souligne l’artiste.
La deuxième salle de la galerie, plongée dans une lumière noire, présente une collection de sculptures et d’installations vidéo qui explorent la transition des mythes personnels aux mythes collectifs. Škarnulytė invite le spectateur à se déplacer dans l’espace comme un explorateur marin, à plonger sous la surface de ce qui est visible.
L’installation Eau Pourrait pleurer (larmes de sirène) (2023-2024) propose des verres phosphorescents aux teintes bleues et rouges, évoquant un mythe lituanien d’une déesse marine en pleurs. À proximité, Nucléotides (2025) expose des impressions d’organismes cellulaires sur un mur, créant un pont entre l’abstraction et l’organique. La Roue de la Déesse, une rotonde centrale à quatre écrans, diffuse en boucle des films réalisés entre 2021 et 2023, dont Villes englouties (2021), tourné sur le site archéologique marin romain de Baiae, Zone sombre (2022), filmé à quatre kilomètres de profondeur dans le golfe du Mexique, et Ripaire (2023), qui suit le cours du Rhône des glaciers suisses à la Camargue française.
Une autre installation vidéo, A Liquid Abyss, projette les films est égal (2023), Rakhné (2023) et t ½ (2019) sur le mur du fond de la galerie. L’œuvre de Škarnulytė rend également hommage à des artistes lituaniennes influentes, notamment Maria Gimbutas et ses recherches pionnières en archéomythologie.
L’ensemble de l’exposition, bien que dense, se révèle cohérent et puissant. Škarnulytė explore les vestiges du passé et la mémoire collective, reliant dolmens, mégalithes, divinités marines, sites antiques, déchets toxiques et objets célestes. « C’est notre monde, semble nous dire l’artiste, un monde qui est antérieur – et survivra – aux humains, mais qui reste pourtant irasciblement façonné par eux », observe-t-on.
L’artiste elle-même explique que son intérêt pour ce qui se cache sous la surface remonte à son enfance en Lituanie, à la fin de la guerre froide. « Depuis mon enfance, je suis fasciné par les mondes cachés. Mon expérience d’enfance en Lituanie au cours des dernières années de la guerre froide, entourée d’un sentiment de décadence alors qu’un empire s’effondrait, a approfondi mon intérêt pour ce qui se cache sous la surface », a-t-elle déclaré.
Škarnulytė aborde des thèmes tels que la crise climatique, la pollution et la mutation des écosystèmes, tout en évoquant la permanence des mythes et des croyances populaires. Elle décrit ses films comme des « images en mouvement en tant que sculptures », cherchant à capturer la texture et la dimension de ses œuvres, créant ainsi une expérience immersive et contemplative.
