Publié le 7 janvier 2024 17h45. À l’approche de l’élection présidentielle en Ouganda, des milliers de citoyens se tournent vers une application de messagerie décentralisée, Bitchat, par crainte de potentielles restrictions d’accès à Internet imposées par le gouvernement.
- Des centaines de milliers d’Ougandais ont téléchargé Bitchat ces derniers jours, représentant environ 1 % de la population.
- Cette adoption massive fait suite à un appel du chef de l’opposition, Bobi Wine, pour télécharger l’application en prévention d’une coupure d’Internet.
- Les autorités ougandaises ont menacé de bloquer Bitchat, mais les développeurs et les utilisateurs restent sceptiques quant à la faisabilité d’une telle mesure.
L’engouement pour Bitchat s’explique par le souvenir des élections de 2021, durant lesquelles le gouvernement ougandais avait imposé une coupure d’Internet à l’échelle nationale pendant plus de quatre jours. Bobi Wine affirme que cette interruption avait facilité la fraude électorale.
Fin décembre, Bobi Wine avait publiquement encouragé les citoyens à adopter Bitchat afin de maintenir la communication en cas de restriction de l’accès à Internet. Le 1er janvier, Nyombi Thembo, responsable de la Commission ougandaise des communications, a émis un avertissement concernant un possible blocage de l’application, invoquant l’expertise technique du pays pour mettre en œuvre cette mesure. Cependant, Aminah Zawedde, secrétaire permanente au ministère des TIC, a démenti l’existence d’une telle décision.
Les partisans de Bitchat, dont Calle, le développeur pseudonyme de l’application, expriment leur doute quant à la capacité des autorités à bloquer l’application. La situation est d’autant plus tendue que les services Starlink, qui offrent un accès à Internet par satellite, restent suspendus en Ouganda faute de licence.
Créée par Jack Dorsey, fondateur de Twitter (aujourd’hui X) et de Square (aujourd’hui Block), Bitchat permet aux utilisateurs de créer des forums de discussion géolocalisés et de relayer des messages via des réseaux maillés basés sur Bluetooth. Cette technologie peer-to-peer contourne l’infrastructure Internet traditionnelle et permet à l’application de fonctionner sans serveurs centraux ni accès à Internet, la rendant résistante aux coupures généralisées. Le principe rappelle celui de FireChat, utilisée par les manifestants du mouvement des parapluies à Hong Kong en 2014 pour coordonner leurs actions malgré le brouillage des signaux.
Récemment, Bitchat a attiré l’attention lors des manifestations de la génération Z au Népal, où elle a aidé les manifestants à contester le gouvernement. Le 4 septembre, les autorités népalaises ont interdit 26 plateformes, dont Facebook, X, YouTube et Signal, pour tenter de réprimer les manifestations contre le népotisme et une taxe numérique. Les téléchargements de Bitchat sont alors passés de 3 000 à 50 000 par jour, dont 48 000 rien qu’au Népal le 8 septembre, représentant 38 % des installations mondiales. Les utilisateurs ont exploité les capacités de réseau maillé de Bitchat pour organiser des marches qui ont abouti à un incendie criminel au Parlement et à la chute du régime, selon plusieurs sources.
Une situation similaire s’est produite en Indonésie lors des manifestations de septembre 2025, où Calle a constaté une forte augmentation de l’adoption de Bitchat. Les données analytiques ont révélé que le nombre d’installations avait atteint 12 581 dans le pays au 3 septembre, dépassant le nombre total de téléchargements aux États-Unis et en Russie, en pleine période de manifestations nationales.
Les infrastructures Internet centralisées sont vulnérables aux perturbations en cas de troubles, comme l’ont démontré la coupure d’Internet en Ouganda, les interdictions d’applications au Népal et d’autres exemples historiques. Bien que les réseaux maillés basés sur Bluetooth soient utiles à l’échelle locale, leur portée est limitée à quelques centaines de mètres sans une base d’utilisateurs plus dense. Des dispositifs supplémentaires, tels que ceux proposés par AllerTenna, peuvent étendre cette portée grâce à des fréquences radio, créant des réseaux ad hoc plus vastes pouvant atteindre plusieurs kilomètres par saut, utiles dans les zones sinistrées ou en l’absence de réseau. Des communautés en ligne, notamment sur Reddit, explorent également la possibilité de remplacer l’infrastructure Internet centralisée par des réseaux maillés.
Les options satellitaires, comme Starlink, compliquent davantage le contrôle gouvernemental en fournissant un accès à Internet depuis l’orbite. Bien que Starlink dépende toujours d’une source centralisée, il offre une alternative pour rester connecté lorsque les options locales sont désactivées, intentionnellement ou non. Par exemple, les utilisateurs soudanais ont fait confiance à Starlink lors d’une panne de février 2024, en pleine guerre civile, et des militants afghans l’ont utilisé pour contourner les restrictions nationales imposées par les talibans fin 2025.
Starlink se positionne officiellement comme ne supportant pas les régions où elle n’est pas autorisée, réglementée et agréée. Néanmoins, des témoignages sur Reddit font état d’utilisateurs activant des terminaux Starlink dans un pays et les utilisant en itinérance dans un autre.
Avec le développement d’outils comme Starlink et des solutions de réseaux maillés, restreindre la connectivité devient de plus en plus difficile, sauf dans des cas extrêmes et totalitaires comme la Corée du Nord, où les clés USB et les supports de contrebande continuent de franchir les frontières malgré un isolement total.
