Publié le 25 décembre 2025 à 19h36. Face à la pénurie de devises et à la dévaluation du bolivar, les cryptomonnaies, en particulier les stablecoins, s’imposent comme un outil essentiel pour les transactions commerciales et les envois de fonds au Venezuela, bien au-delà de la simple spéculation.
- Environ 70 % des opérations nécessitant des devises fortes se font désormais via des mécanismes liés aux cryptomonnaies.
- Les envois de fonds en stablecoins ont connu une augmentation spectaculaire, passant de 40 % en juillet 2025 à 90 % en novembre.
- L’utilisation de l’USDT comme référence d’échange, bien que problématique d’un point de vue réglementaire, reflète la recherche d’un indicateur de valeur fiable dans un contexte de crise monétaire.
Alors que l’accès formel aux devises étrangères reste limité et fragmenté au Venezuela, une part croissante de l’économie privée s’est tournée vers les cryptomonnaies pour faciliter les paiements, les transferts d’argent et les opérations transfrontalières. Cette adoption n’est pas motivée par un engouement technologique, mais par une nécessité économique pressante.
« L’utilisation est très répandue, notamment avec l’USDT et, dans une moindre mesure, l’USDC », explique Aníbal Garrido, directeur de la Blockchain Crypto Academy de l’Université catholique Andrés Bello (UCAB). Ce phénomène s’est intensifié au second semestre 2025, en raison de la difficulté croissante d’obtenir des devises et de la nécessité pour le secteur privé de respecter ses engagements financiers internationaux tout en préservant la valeur de ses actifs face à la dépréciation du bolivar.
Les cryptomonnaies ont ainsi dépassé le statut d’outil marginal. Selon M. Garrido, le monde des affaires a joué un rôle central, passant de l’utilisation des actifs numériques comme simple protection à leur intégration dans les opérations quotidiennes. « Il ne s’agit pas d’une mode passagère, mais d’une adoption dictée par des besoins réels », souligne-t-il, décrivant l’écosystème crypto vénézuélien comme durable, pratique et fonctionnel.
Bien que le manque de statistiques officielles persiste, M. Garrido estime qu’environ 70 % des transactions nécessitant des devises fortes passent désormais par des mécanismes liés aux cryptomonnaies, contre 30 % qui dépendent encore des dollars en espèces ou des transferts bancaires traditionnels.
Les plateformes d’échange locales ont joué un rôle crucial dans cette transition, en offrant des services bénéficiant d’un certain cadre juridique et de conformité réglementaire. Ce facteur, selon M. Garrido, a été déterminant pour encourager le secteur privé à adopter plus largement ces outils, malgré un environnement réglementaire encore incomplet et en constante évolution.
Toutefois, l’universitaire met en garde contre une surestimation de l’ampleur du phénomène. « Il serait erroné de parler d’adoption massive », précise-t-il. Les estimations actuelles suggèrent qu’un Vénézuélien sur dix possède des cryptomonnaies, un chiffre significatif, mais loin d’être généralisé. Le principal défi reste d’établir un cadre juridique stable et de renforcer la confiance pour attirer de nouveaux utilisateurs.

La Chambre vénézuélienne de commerce électronique (Cavecom-e) considère la fin de 2025 comme un tournant. Richard Ujueta, de Cavecom-e, souligne une accélération « exponentielle » de l’utilisation des stablecoins au second semestre, en réponse aux pressions économiques internes.
Les données les plus significatives concernent les envois de fonds. Selon les chiffres de Cavecom-e, en juillet 2025, environ 40 % des fonds entrants étaient envoyés en stablecoins. En novembre, ce chiffre aurait atteint 90 %, l’USDT étant le principal vecteur de ces transferts.
Ce phénomène ne se limite pas aux flux entrants. Les envois de fonds du Venezuela vers des pays comme la Colombie, l’Équateur et le Pérou ont également augmenté, reflétant – selon M. Ujueta – une plus grande mobilité économique et l’utilisation des actifs cryptographiques pour les transferts familiaux inversés. « Les stablecoins se sont imposés comme une nouvelle norme pour l’économie numérique du pays », affirme-t-il.
L’utilisation du prix de l’USDT comme référence d’échange est un autre sujet de débat. M. Garrido estime qu’il s’agit d’une confusion conceptuelle. D’un point de vue réglementaire, un dollar est une monnaie émise par la Réserve fédérale, tandis que l’USDT est un actif numérique immatériel, soumis à un traitement comptable différent.
« Ce qui se passe, explique-t-il, c’est que le Vénézuélien recherche des indicateurs pour mesurer la valeur sur un marché où l’accès au dollar officiel est limité. L’USDT finit par fonctionner comme un thermomètre imparfait, influencé par l’offre et la demande. « On ne compare pas des choses équivalentes », insiste-t-il, en référence à l’écart – qui dépasse 60 % – entre le dollar officiel de la BCV et l’USDT. Il reconnaît toutefois qu’en l’absence d’alternatives, c’est le marché qui finit par déterminer la référence. »
Aníbal Garrido, directeur de la Blockchain Crypto Academy de l’UCAB
M. Ujueta adopte une position plus pragmatique. Selon lui, l’erreur n’est pas d’utiliser les cryptomonnaies comme référence, mais de sous-estimer leur capacité à remplir les fonctions fondamentales de la monnaie : l’échange et la préservation de la valeur. « La technologie blockchain est là pour durer », dit-il, non seulement dans le domaine de la cryptographie, mais aussi comme un outil pour optimiser les processus financiers traditionnels.
L’annonce récente de l’acceptation des paiements en USDT par de grands constructeurs automobiles en Bolivie n’est pas sans écho au Venezuela. M. Garrido estime qu’il n’est qu’une question de temps avant que des initiatives similaires ne se reproduisent dans le pays. « La seule chose qui manque, c’est la date », affirme-t-il.
M. Ujueta est d’accord, tout en précisant que l’utilisation de l’USDT comme moyen de paiement est déjà une réalité dans des secteurs tels que l’alimentation, le commerce et l’industrie au Venezuela, même si elle ne s’est pas encore étendue au secteur automobile. En termes de volume, ajoute-t-il, ces secteurs dépassent largement le marché automobile.
Pour 2026, les deux experts s’accordent à dire que l’écosystème entrera dans une phase d’institutionnalisation accrue. M. Garrido anticipe une intégration plus profonde des stablecoins dans les processus métiers, avec des schémas hybrides combinant des mécanismes centralisés et décentralisés, axés sur la conformité, la traçabilité et la diligence raisonnable.
M. Ujueta va plus loin et estime que d’ici l’année prochaine, la quasi-totalité des Vénézuéliens auront participé, directement ou indirectement, à une transaction traitée par blockchain. Le défi, selon lui, sera de progresser vers une véritable inclusion financière, où les cryptomonnaies à forte capitalisation et concrètement utiles seront consolidées comme des outils quotidiens.
Le plus grand défi restera l’éducation. Sensibiliser financièrement et technologiquement une population touchée par des années de crise n’est pas une tâche facile. Mais si la fin de 2025 montre une chose, c’est qu’au Venezuela, les cryptomonnaies ne sont plus une promesse d’avenir, mais un élément silencieux – et de plus en plus structurel – du fonctionnement économique quotidien.




