Une tendance psychologique insidieuse, le « fawning » – une forme d’accommodation excessive aux autres – est de plus en plus décryptée. Deux ouvrages récents explorent comment cette attitude, souvent perçue comme de la gentillesse, peut en réalité masquer une profonde insécurité et un manque d’authenticité.
Selon les analyses de la psychologue Marianne Clayton et de la thérapeute Kristin Josephson, le « fawning » ne se manifeste pas uniquement par une peur aiguë du danger, mais plutôt par une anxiété généralisée face au monde. Clayton explique que, pour certains, il s’agit d’une manière d’exprimer leurs qualités – intelligence, générosité, humour – tandis que pour d’autres, c’est une façon de minimiser leurs défauts perçus : timidité, appartenance ethnique, créativité, ou encore difficulté à poser des limites.
Ce comportement prend des formes variées : perfectionnisme, hypersexualisation, auto-dépréciation, travail acharné, dépenses excessives. Clayton souligne que cette incapacité à affirmer son autorité s’étend à tous les domaines de la vie, y compris les finances. Le « fawner », souvent marqué par des expériences passées de rejet, recherche l’approbation non seulement auprès d’individus, mais aussi auprès d’un groupe indistinct, une sorte d’entité monolithique qui lui offre une validation conditionnelle.
Un thème récurrent dans ces travaux est le sentiment de ne pas être soi-même. Josephson relate son propre questionnement lors de l’achat de serviettes de bain pour son premier appartement à New York : elle a réalisé qu’elle ignorait quelle était sa couleur préférée, envisageant même de consulter Instagram pour s’inspirer des goûts des autres. Elle se demandait alors : « Suis-je vraiment réelle, ou ne suis-je qu’un mélange de personnalités et de préférences étrangères ? »
Clayton et Josephson expriment leur inquiétude face à un ordre social marqué par un manque d’authenticité et une érosion de l’identité. Certains individus, en quête d’approbation, se dirigent vers des carrières prestigieuses mais dénuées de sens. D’autres s’investissent excessivement dans des tâches altruistes, comme garder les enfants d’amis, et ressentent une excitation particulière lorsqu’on fait appel à eux en cas de besoin – des réactions qui peuvent être interprétées à tort comme de la simple gentillesse.
Fatiguées par les multiples désagréments et blessures causés par les autres, les autrices se demandent si l’ensemble de ces compromissions n’est pas inacceptable. Elles se tournent vers les personnes bienveillantes, comme le préconisait M. Rogers, avant de leur poser une question essentielle : « Ne souhaiteriez-vous pas être libres ? »
Si le « fawning » implique une forme d’hypervigilance – « marcher sur des œufs, être préoccupé par le pire scénario, mal dormir, sursauter facilement », selon Clayton – le processus de « défawning » exige une autre forme d’attention, une remise en question constante de ses propres motivations. Clayton invite ses lecteurs à examiner si leur désir de faire le bien est sincère ou s’il ne s’agit pas d’une tentative de se débarrasser de sentiments de dévalorisation liés à des traumatismes passés. « Nous ne sommes pas généreux si c’est au détriment de nous-mêmes », explique-t-elle.
Lorsqu’une cliente, surnommée Lily, une « baby-sitter, organisatrice de fêtes et encourageuse perpétuelle », accepte de garder le chien nerveux d’une amie, Clayton est sceptique : « Lily, aimes-tu même les chiens ? Accepterais-tu une tâche aussi impossible si elle te le demandait à nouveau ? »
Clayton souligne que, durant le processus de « défawning », il est important de « ne pas être le premier à se porter volontaire, à offrir de payer, à aider ou à secourir les autres lorsque les choses tournent mal ». Il ne faut pas non plus culpabiliser la personne en voie de guérison pour les actions qu’elle a commises lorsqu’elle était sous l’emprise de cette souffrance. « Mentir à soi-même et aux autres dans le cadre du « fawning » n’est pas une faute morale », affirme-t-elle, car le traumatisme a modifié le mode relationnel de la victime, instillant des réflexes qui lui sont préjudiciables au moins autant qu’aux autres.
Clayton illustre ce propos en racontant le cas d’une patiente qui a simulé une dépendance à l’héroïne pour susciter la sympathie. Il s’agissait d’une réaction inconsciente : « Elle n’avait pas l’intention de mentir. Les mensonges jaillissaient de manière involontaire, réflexe. »
Le « fawner » dépend des autres pour renforcer son estime de soi, tandis que le « défawner » sait quand s’en détacher complètement. Josephson met en garde : « Le « fawning » nous enchevêtre avec notre environnement, avec les personnes qui nous entourent. » Ces ouvrages, en inversant une injonction culturelle autrefois omniprésente à l’empathie, expriment une méfiance croissante : nous serions tous mieux si nous nous concentrions davantage sur nos propres intérêts.
Sur les réseaux sociaux, on croise des infographies pastel sur l’importance de mettre son propre masque à oxygène en premier, des justifications fleuries pour annuler des rendez-vous, et des publicités pour des compagnons d’intelligence artificielle qui promettent amitié et contentement dans un miroir enchanté. Dans la sphère politique – de plus en plus liée aux réseaux sociaux – des figures comme Elon Musk dénoncent l’empathie comme un fléau castrateur. Certains chrétiens de droite, dont le pasteur Joe Rigney, auteur de « Le péché de l’empathie », se demandent si « un excès de compassion » ne conduirait pas les croyants à l’égarement. Cet appel réactionnaire est évident : si notre cœur tendre est responsable de nos sentiments d’impuissance ou de notre exploitation, alors les hommes forts et belliqueux qui dominent le monde (sans parler de leurs associés « fawners ») sont blanchis de tout reproche.
