Publié le 9 janvier 2026 à 01h35. La pièce Bogue, avec Carrie Coon et Namir Smallwood, marque un retour aux thrillers psychologiques sombres qui ont marqué les années 1990, mais peine à susciter un véritable malaise chez le spectateur.
- La nouvelle production de Bogue au Samuel J. Friedman Theatre met en scène Carrie Coon dans un rôle exigeant, celui d’une serveuse en proie à la paranoïa et au chagrin.
- La pièce de Tracy Letts, écrite en 1996, explore les thèmes de la conspiration, de la paranoïa et de la vulnérabilité humaine dans un motel délabré d’Oklahoma.
- La mise en scène de David Cromer, bien que soignée, ne parvient pas à immerger pleinement le public dans l’atmosphère oppressante de l’œuvre.
Avec Bogue, Tracy Letts, désormais mariée à Carrie Coon, rejoint le panthéon des dramaturges américains des années 1990, aux côtés de Martin McDonagh et Jez Butterworth, qui excellaient dans l’art de créer des thrillers intelligents et dérangeants. Créée initialement à Londres en 1996, la pièce a ensuite conquis les États-Unis quatre ans plus tard, et revient aujourd’hui sur les planches new-yorkaises avec une nouvelle production au Samuel J. Friedman Theatre.
L’œuvre de Letts est une plongée sordide dans un univers de paranoïa, où deux heures sont consacrées à explorer les dédales psychologiques d’une chambre de motel d’Oklahoma. La pièce est avant tout un écrin pour le talent de ses interprètes, et Carrie Coon se révèle particulièrement brillante dans le rôle d’Agnes White, une serveuse en difficulté dont le destin tragique se déroule sous nos yeux avec une intensité saisissante. Cependant, pour que Bogue atteigne pleinement son objectif, il est essentiel qu’elle parvienne à nous mettre mal à l’aise, à nous faire ressentir non seulement la démangeaison, mais aussi la conviction que les protagonistes, malgré leurs illusions, pourraient ne pas être aussi fous qu’ils le paraissent. Même s’ils le sont, leur folie doit nous hanter longtemps après la fin du spectacle.
La mise en scène de David Cromer, bien que précise, ne parvient pas toujours à créer l’atmosphère oppressante nécessaire. Le décor de Takeshi Kata, malgré son réalisme évocateur, semble distant et contenu, comme un diorama exposé. Vulture note que l’on pourrait presque imaginer un décor de sous-sol humide et des effets spéciaux plus théâtraux. Cromer ne cherche pas à forcer le jeu, laissant la pièce mûrir à son propre rythme, mais il semble moins à l’aise avec les aspects les plus sombres et gothiques de l’œuvre. Il dirige Bogue avec une certaine distance, voire une ironie subtile, ponctuée de chansons country et western qui contrastent avec l’atmosphère sinistre qui se dégage des scènes.
Au cœur de cette spirale infernale se trouve Agnès (Coon), qui vit dans un motel à la périphérie d’Oklahoma City depuis qu’elle a fui un ex-compagnon violent, Jerry (Steve Key). Ses nuits sont rythmées par la consommation de vin bon marché, les soirées avec son amie lesbienne RC (Jennifer Engstrom) et la peur constante du retour de Jerry. Elle est hantée par la disparition de son fils de six ans, Lloyd, survenue il y a neuf ans dans une épicerie. « Quand as-tu arrêté de le chercher ? » demande Peter (Smallwood), un vagabond qui arrive un soir avec RC. « Il y a des années », répond Agnès. « Sauf quand je dors. Je le cherche toujours dans mon sommeil. »
Peter, cet étranger énigmatique, deviendra le catalyseur de la perte d’Agnès, mais pas de la manière la plus évidente. Il se décrit comme un ancien soldat de la guerre du Golfe, victime d’expériences gouvernementales horribles. Vulture rapporte que, finalement, après qu’Agnès et Peter se soient enfoncés dans un délire conspirationniste, le Dr Sweet (Randall Arney) utilisera les mots qui attendent depuis longtemps : « délirant paranoïaque avec des tendances schizophrènes ». Mais à ce moment-là, il sera trop tard. Le papier d’aluminium sera déployé, les couteaux seront tirés et le sang coulera.
Le titre de la pièce évoque la menace de la surveillance, mais pour Peter et Agnès, il prend une dimension littérale. Lors de leur première nuit ensemble, Peter déchire le lit à la recherche d’un insecte qu’il est convaincu de le mordre. « Tu le vois ? » demande-t-il à Agnès. « Je ne suis pas sûre », répond-elle avec hésitation. C’est ainsi que commence la paranoïa, où celui qui croit voit ce que l’autre ne perçoit pas. Michael Shannon avait créé le rôle de Peter en 1996, et il est facile d’imaginer son regard intense et menaçant dès le début. Smallwood, quant à lui, aborde le rôle avec une subtilité plus progressive, incarnant un personnage ordinaire, presque invisible, qui révèle peu à peu sa sinistre vérité. Le fait qu’il soit noir ajoute une dimension supplémentaire à la tension dramatique. Il lance à Agnès, avec sarcasme : « Notre gouvernement ne mènerait pas d’expériences sur son propre peuple… [comme] en regardant ces pauvres types de Tuskegee mourir de la syphilis », révélant ainsi une vérité amère.
Carrie Coon, quant à elle, livre une performance exceptionnelle, capturant la complexité d’Agnès avec une clarté sombre. Elle révèle la culpabilité et le chagrin qui la rongent, la rendant vulnérable et désespérée. Agnès, dont le nom signifie « sainte » en grec et « agneau » en latin, est prête à s’offrir en sacrifice, à expier ses péchés. Coon révèle qu’Agnès était affamée de pénitence, prête à s’offrir au massacre.
Bien que la performance de Coon soit puissante, la mise en scène de Cromer ne parvient pas à créer un sentiment de malaise contagieux. Les monstres que Peter et Agnès voient ne nous effraient jamais vraiment, restant des ombres lointaines. Nous sommes témoins de la folie de deux personnages tragiques, mais nous ne remettons pas en question notre propre santé mentale.
Bogue est actuellement présenté au Samuel J. Friedman Theatre.
