De nouvelles révélations jettent une lumière crue sur les pratiques d’un ancien directeur d’établissement scolaire breton, déjà accusé de violences physiques sur des élèves. Des archives récemment consultées par des victimes confirment également des irrégularités financières datant des années 1970, tout en soulignant une complaisance troublante des autorités religieuses et de l’État.
Depuis la publication en mai d’un article révélant des violences physiques et sexuelles au lycée Notre-Dame du Kreisker, à Saint-Pol-de-Léon, plusieurs collectifs de victimes se sont constitués. Une soixantaine d’anciens élèves du collège Saint-Pierre du Relecq-Kerhuon (aujourd’hui Saint-Jean de la Croix) ont témoigné avoir subi des châtiments corporels. Un groupe de cinq d’entre eux – Michel, François, Joël, Dominique et Jean-Paul – explore les archives du collège, du diocèse du Finistère et des archives départementales pour reconstituer le parcours de leurs anciens bourreaux et comprendre les circonstances de ces abus.
« Ça fait partie d’une reconstruction. On a envie de comprendre », confie Jean-Paul, la voix empreinte d’émotion. Leurs recherches ont permis de déterrer des informations concernant Yves Lae, ancien professeur et directeur de Saint-Pierre, décédé en 2004, et principal mis en cause dans ces affaires de violences physiques et psychologiques commises dans les années 1960 et 1970.
Selon un courrier de l’inspecteur d’académie du Finistère au préfet du département, daté du 3 mars 1971, Yves Lae a multiplié les infractions légales et réglementaires en tant que directeur du collège. Frédéric Bénédite, co-fondateur du collectif de victimes, estime que ces agissements ont permis à l’établissement de réaliser des « bénéfices hors norme ». L’ancien directeur a notamment modifié le système de contribution des familles, en fixant des tarifs supérieurs à ceux autorisés par le contrat d’association entre l’établissement et l’État. Par exemple, il demandait 15 francs par mois et par élève en 3e et 4e, et 12 francs en 5e et 6e, alors que le plafond était de 10 francs pour tous les niveaux.
Des irrégularités ont également été constatées dans la gestion des frais de demi-pension et des bourses nationales. L’inspecteur d’académie relevait ainsi que des élèves étaient indûment comptabilisés comme boursiers, ou enregistrés pour une classe différente de celle qu’ils fréquentaient réellement. Le même rapport mentionnait que le directeur « aurait parfois recours aux châtiments corporels » pour maintenir la discipline, prouvant que ces méthodes étaient déjà connues à l’époque.
Suite à ces révélations, Yves Lae a été interdit d’exercer les fonctions de professeur et de directeur dans la commune du Relecq-Kerhuon par le conseil départemental de l’Éducation nationale, le 21 juin 1971. Cependant, son départ effectif du collège n’est intervenu que six ans plus tard, en 1977. Dans les mois qui ont suivi sa sanction, il a continué à fréquenter l’établissement, et a même été présenté comme le « Supérieur » de Saint-Pierre lors d’une assemblée générale de l’association des parents d’élèves en 1973.
Face à cette situation, l’inspecteur départemental a demandé à l’inspection académique d’intervenir. Celle-ci a cependant répondu, le 20 décembre 1973, qu’elle ne pouvait pas empêcher Yves Lae d’exercer des fonctions de « supérieur », car elles échappaient à sa compétence.
L’affaire a pris une tournure encore plus surprenante avec l’adoption d’une loi d’amnistie en 1974, qui a purement et simplement annulé la sanction infligée à Yves Lae. Selon un courrier du directeur des collèges, Henri Le Gallo, adressé à l’inspecteur de l’académie de Rennes, les « faits reprochés à M. Lae, bien que certains, tels que les châtiments corporels, soient sévèrement punis dans l’enseignement public, ne me paraissent pas constituer des manquements à la probité, aux bonnes mœurs ou à l’honneur ni avoir mis en danger la sécurité des personnes ». Il est à noter que les infractions financières commises par Yves Lae ne sont pas mentionnées dans ce courrier, une omission qui soulève des questions.
D’autres documents consultés par le collectif de victimes confirment cette complaisance envers Yves Lae. Malgré des rapports d’inspection particulièrement sévères, il a obtenu plusieurs agréments, dont un définitif en 1965. Un rapport de 1963 qualifiait même « la qualité déplorable du travail fourni par le directeur de l’école privée des garçons de Le Relecq-Kerhuon » d’« incompatible avec sa mission d’éducateur ».
En 1982, le sénateur du Finistère, Georges Lombard, a même proposé Yves Lae pour l’obtention des palmes académiques, l’une des plus hautes distinctions de l’Éducation nationale, avec l’accord du Frère Kerdoncuff, directeur diocésain de l’enseignement catholique, qui saluait son « amour des adolescents » et sa « pédagogie ». Finalement, Yves Lae n’a pas reçu cette distinction.
Contactés par Splann !, Monseigneur Dognin, évêque de Quimper et Léon, et M. Christophe Geffard, directeur de l’Enseignement catholique du Finistère, n’ont pas répondu précisément aux questions posées, invoquant l’enquête judiciaire en cours. Ils assurent toutefois que les interrogations soulevées sont également les leurs et qu’ils souhaitent obtenir des réponses claires grâce au travail de la Justice.
