Publié le 8 octobre 2024 à 17h57. L’effort de défense annoncé par le gouvernement suscite un intérêt marqué parmi les entreprises françaises, notamment les PME et ETI, mais soulève des questions cruciales quant à la répartition de la valeur ajoutée et la concrétisation des commandes.
- Près de 43 % des entreprises françaises non issues du secteur de la défense envisagent de s’y développer.
- La production de défense devrait augmenter de 31 milliards d’euros d’ici 2030, atteignant 84 milliards d’euros.
- Les PME et ETI stratégiques rencontrent des difficultés de trésorerie et de financement qui pourraient freiner cette montée en puissance.
L’annonce d’une réindustrialisation axée sur les besoins militaires a mis en effervescence le monde entrepreneurial français. Une enquête récente de BpiFrance révèle qu’un peu plus des deux tiers des entreprises (43 %) hors du secteur de la défense se projettent dans un développement lié à cet effort de défense. Cette ambition est motivée soit par une opportunité de croissance pour les entreprises en bonne santé financière, soit par une nécessité pour celles opérant dans des secteurs comme l’automobile, la métallurgie ou la chimie, selon l’étude menée auprès de 1 700 dirigeants durant l’été 2024.
Cette étude, publiée par Bpifrance Le Lab, le laboratoire d’idées dédié aux PME et ETI de BpiFrance, intervient quelques jours avant la présentation, le 14 octobre, du fonds Défense de la banque publique d’investissement.
L’effort de défense implique une augmentation significative de la production, qui devrait passer de 53 milliards d’euros en 2025 à 84 milliards d’euros en 2030, puis à 117 milliards d’euros en 2035. Cela représente une croissance annuelle de 7,6 % du chiffre d’affaires dans le secteur, un rythme supérieur à celui observé depuis le début de la guerre en Ukraine (5,5 %) et aux prévisions de croissance pour les entreprises du secteur étudiées par Bpifrance Le Lab (3 %).
Pour atteindre ces objectifs, un besoin de financement de 15 milliards d’euros est estimé, dont 5 milliards d’euros en fonds propres et 10 milliards d’euros en dettes. Le fonds Défense de BpiFrance, annoncé en mars dernier, vise à collecter 450 millions d’euros.
Cependant, les PME et ETI les plus stratégiques, intégrées au “cœur défense” ou à la base industrielle et technologique de défense, signalent des difficultés qui pourraient entraver cette accélération. 37 % d’entre elles évoquent des problèmes de trésorerie, 25 % des difficultés à obtenir des prêts bancaires ou à lever des fonds, 29 % une pression excessive sur les prix et les marges, et 48 % une capacité de production déjà utilisée à au moins 80 %.
Ces difficultés sont particulièrement marquées chez les sous-traitants, qui sont moins bien positionnés que les grands donneurs d’ordres tels que Safran, Dassault, Airbus ou Thalès. BpiFrance recommande de dépasser une logique de prédation
pour construire une filière où la valeur serait mieux partagée entre les acteurs.
« Peu d’entreprises en voient les effets dans leurs usines. Il y a plus d’annonces et des projets, c’est vrai, mais ça ne se traduit pas trop sur le terrain. »
Directrice générale de Redex
Plusieurs dirigeants d’entreprises témoignent d’une surcapacité de production
sans que les commandes ne suivent, faute de décisions politiques ou de nouvelles allocations budgétaires.
Thierry Regond, dirigeant du cluster Eden, qui regroupe environ 200 sous-traitants de la défense et vice-président de l’entreprise de maintenance aéronautique Sunaero, souligne que le niveau d’activité est très variable, en fonction des clients et des niveaux de sous-traitance
. Jean-Luc Logel, dirigeant de Centralp, précise que l’activité de son groupe, spécialisé dans les calculateurs embarqués, est tirée par les exportations et pas encore par les achats de l’État français
.
Selon Nicolas Dufourcq, directeur de BpiFrance, les PME qui travaillent dans cette filière accumulent les problèmes de trésorerie et de bilan car l’argent public ne ruisselle pas
.
Les dépenses militaires européennes ont fortement augmenté depuis l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014, et ont encore accéléré après l’invasion de l’Ukraine en février 2022. Les pays de l’Otan se sont également engagés à consacrer au moins 5 % de leur PIB à leur sécurité au cours des dix prochaines années, dont 3,5 % pour des dépenses strictement militaires. Pour atteindre cet objectif, le directeur de l’Agence européenne de défense (EDA) a estimé en septembre qu’il serait nécessaire de redoubler d’efforts et dépenser au total plus de 630 milliards d’euros par an
dans l’Union européenne.
L’étude de Bpifrance Le Lab a été menée auprès de 1 708 start-up, PME et ETI françaises, dont 45 % opèrent dans la défense (dont 25 % sont les plus stratégiques du secteur) et 55 % n’y sont pas présentes mais envisagent de s’y développer.
