Publié le 17 décembre 2025 19:44:00. La science fait des progrès considérables dans la lutte contre les morsures de serpent, une menace souvent négligée qui cause des dizaines de milliers de décès et d’invalidités chaque année, en particulier dans les régions les plus vulnérables du monde.
- Chaque année, environ 5 millions de personnes sont victimes de morsures de serpent dans le monde.
- L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) estime que ces morsures provoquent 125 000 décès et 375 000 handicaps permanents.
- De nouvelles recherches promettent des antivenins plus sûrs et plus efficaces, basés sur des anticorps monoclonaux recombinants et d’autres approches innovantes.
Depuis plus d’un siècle, le traitement des morsures de serpent repose essentiellement sur les antivenins. Si ces sérums peuvent sauver des vies, ils présentent des risques considérables et des limites importantes. L’immunologiste Irène Khalek et son équipe de l’Institut de recherche Scripps développent actuellement des antivenins basés sur des anticorps monoclonaux recombinants, conçus en laboratoire. Cette approche vise à éliminer les protéines animales responsables de réactions allergiques graves, comme le choc anaphylactique, et à neutraliser précisément les toxines.
Selon l’OMS, les morsures de serpent touchent particulièrement les agriculteurs, les travailleurs ruraux et les enfants vivant loin des centres de soins, en Afrique subsaharienne, en Asie, en Australie et en Amérique latine. En 2017, l’OMS a classé les envenimations par morsures de serpent comme une maladie tropicale négligée, soulignant les inégalités sociales et le manque d’attention accordé à ce problème de santé publique. Le professeur David Warrell, de l’Université d’Oxford, a consacré sa carrière à sensibiliser le public à cette question.
Une étude menée en Afrique du Sud a révélé que 47 % des patients traités avec un antivenin conventionnel ont souffert d’anaphylaxie, et près d’un tiers ont nécessité une intubation. Neville Wolmarans, expert en serpents et propriétaire du Parc aux reptiles de Ndlondlo, témoigne de ces dangers : après avoir survécu à plus de 20 morsures de serpents mortels, il a lui-même été victime d’un choc anaphylactique suite à l’administration d’un antivenin, nécessitant 18 heures de soins intensifs. « Ce qui est censé vous sauver peut devenir ce qui vous tue », explique-t-il.
L’efficacité des antivenins peut également être compromise si le sérum est produit à partir du venin d’espèces différentes de celles responsables des morsures locales. De plus, le manque d’outils d’identification des serpents complique le traitement approprié. Face à ces limites, les chercheurs explorent des voies innovantes. Outre les anticorps monoclonaux, des études portent sur l’utilisation d’anticorps humains extraits de personnes naturellement immunisées, comme Tim Paix, un Américain exposé à plus de 200 morsures de serpent. Centivax, une société de biotechnologie, a développé un cocktail d’anticorps utilisant les cellules de M. Paix, qui a démontré une protection totale chez la souris contre les poisons de 13 espèces d’élapidés.
Les nanocorp, fragments d’anticorps dérivés de camélidés comme les alpagas et les lamas, représentent également une piste prometteuse. Une étude récente a montré que ces nanocorp pouvaient protéger les souris contre le venin de 17 espèces africaines et prévenir les lésions tissulaires. Cependant, leur efficacité chez l’homme reste à prouver.
En Afrique du Sud, Donald Schultz, fondateur de Serpent Pharm, promeut une technique basée sur la résistance des serpents non venimeux qui se nourrissent d’espèces dangereuses. Les anticorps innés extraits de leur sang sont ensuite utilisés pour produire des antivenins rapidement. Bien que les résultats chez les animaux soient encourageants, Warrell et Stienstra soulignent que l’application chez l’homme nécessite des essais longs et complexes.
Le développement d’un antivenin universel reste improbable en raison de la complexité des poisons. Les chercheurs étudient donc des thérapies complémentaires, comme les inhibiteurs d’enzymes, tels que le varespladib et le marimastat, capables de bloquer les enzymes responsables des saignements, de la paralysie et des lésions tissulaires. Ces médicaments, administrés par voie orale, pourraient constituer une intervention précoce potentielle.
La prévention et l’éducation communautaire sont également essentielles. Wolmarans observe que la peur pousse souvent les gens à tuer des serpents, ce qui augmente en réalité le risque d’accidents. « C’est un cercle vicieux qui ne peut être brisé qu’avec l’éducation », affirme-t-il. Des ateliers, comme ceux proposés par l’Institut africain des morsures de serpent, permettent d’informer sur l’identification, la prévention et la gestion des morsures.
Malgré ces avancées, des obstacles persistent, notamment le manque d’essais cliniques, les coûts élevés et les difficultés logistiques dans les zones rurales. Warrell souligne que des progrès significatifs nécessiteront à la fois de l’innovation scientifique et une volonté politique. Les ministères de la Santé doivent donner la priorité à ce problème, distribuer des antivenins approuvés par l’ OMS et renforcer la formation communautaire. Le scénario idéal serait qu’une personne mordue puisse prendre un inhibiteur oral sur le terrain, recevoir un antivenin sûr et humanisé dans la clinique la plus proche et survivre à un incident qui est aujourd’hui souvent mortel.
Comme le souligne Revue Smithsonian, cela ne sera possible que si l’innovation atteint ceux qui en ont le plus besoin.
