Le Festival International du Film de Tokyo (TIFF) et son marché professionnel, TIFFCOM, se sont déroulés cette année dans des conditions plus clémentes que lors de l’édition précédente, marquée par une tempête. Cet événement, qui s’est tenu du 27 octobre au 5 novembre, confirme la transformation de Tokyo en un pôle majeur de coproduction audiovisuelle en Asie, alors que l’industrie japonaise est à un tournant.
L’édition 2024 a révélé une industrie riche en propriété intellectuelle – notamment grâce au succès mondial de l’animation japonaise, qui a généré 25,3 milliards de dollars (environ 23,5 milliards d’euros) de revenus – mais confrontée à des obstacles structurels entravant la collaboration internationale. Parallèlement, une nouvelle génération de productrices japonaises a pris de l’importance, témoignant des défis qu’elles ont surmontés dans un secteur traditionnellement dominé par les hommes. L’événement était également marqué par l’attente de la participation du Japon en tant que pays d’honneur au Marché du Film de Cannes en 2026, une reconnaissance qui intervient alors que la concurrence coréenne et chinoise s’intensifie.
TIFFCOM, qui a accueilli 322 entreprises exposantes – un chiffre record – a clairement pivoté vers un modèle de coproduction et de financement. Selon Shiina Yasushi, son PDG, le marché s’affirme désormais comme une plateforme complète regroupant cinéma, télévision, animation et exploitation de la propriété intellectuelle. Le Tokyo Gap-Financing Market a sélectionné 23 projets, dont plusieurs coproductions impliquant la Corée (adaptation d’un manga), Taïwan et l’Espagne, illustrant une collaboration internationale croissante.
L’intérêt des studios internationaux pour les adaptations de la propriété intellectuelle japonaise est en plein essor. Shebnem Askin, de Sony Pictures International Productions, a révélé que son studio recherche activement des remakes en prises de vues réelles de séries animées japonaises, et a mené « de nombreuses réunions fructueuses » à ce sujet. TIFFCOM a d’ailleurs rebaptisé son Tokyo Story Market en Tokyo IP Market: Adaptation & Remake, élargissant sa portée aux entreprises détenant les droits de remakes, avec la participation de six acteurs majeurs tels que Kadokawa, Kodansha, Square Enix et Toei. Le succès de remakes comme le film chinois « Yolo » (environ 480 millions de dollars de recettes) et de la série Netflix « One Piece » témoignent de la demande mondiale.
Les chiffres confirment cette tendance. L’industrie de l’animation japonaise a atteint un chiffre d’affaires record de 25,3 milliards de dollars en 2024, les ventes à l’étranger représentant près de 80 % du total et affichant une croissance à deux chiffres. Ce secteur a doublé de taille au cours de la dernière décennie, faisant de la propriété intellectuelle japonaise un enjeu majeur pour les studios du monde entier.
Cependant, Fujimura Tetsu, producteur et fondateur du cabinet de conseil Filosofia, souligne que malgré les difficultés de l’industrie du divertissement japonaise – notamment un manque d’ouverture aux opportunités internationales – elle continue de générer une propriété intellectuelle à fort potentiel. Il a illustré son propos en évoquant son expérience de collaboration avec des producteurs hollywoodiens pour adapter des œuvres japonaises, comme le film de science-fiction « Ghost in the Shell » (2017) et la série Netflix « One Piece ». Il estime que l’anime japonais est passé d’un intérêt de niche à un phénomène mondial, porté par le succès de franchises comme « Demon Slayer ».
Malgré cette domination, l’émergence d’une propriété intellectuelle de qualité en provenance de Corée du Sud et de Chine – dans les domaines du jeu vidéo, de l’animation, du cinéma et des séries en streaming – représente une menace pour la suprématie culturelle de longue date du Japon.
Le cinéma japonais connaît également un regain de confiance, illustré par le succès retentissant du drame historique « Kokuho » de Lee Sang-il, qui a rapporté 109 millions de dollars (environ 101 millions d’euros) depuis sa sortie en juin. Ce film, présenté en avant-première à Cannes, a suscité un nouvel intérêt pour le théâtre kabuki traditionnel. Le festival a également mis en lumière le dialogue entre cinéastes asiatiques, avec des rencontres entre des figures emblématiques comme Yamada Yoji, Kore-eda Hirokazu et Chloé Zhao.
L’édition 2024 du TIFF a mis l’accent sur le cinéma d’auteur, avec la projection en avant-première au Japon du film « Mishima : A Life in Four Chapters » de Paul Schrader, après quatre décennies de blocage en raison de son contenu controversé. Bien que moins axée sur le glamour hollywoodien que l’année précédente, le festival a accueilli des personnalités internationales telles que Fan Bingbing, Juliette Binoche et Peter Chan.
Les productrices japonaises brisent également les barrières. Miyagawa Eriko, Emmy Award pour la série « Shogun », Eiko Mizuno Gray, productrice du film présenté à Cannes « Renoir », et Murata Chieko, à l’origine du succès de « Kokuho », ont chacune tracé leur propre voie vers le sommet, ouvrant la voie à la prochaine génération de femmes productrices.
La hausse des coûts de production en Asie encourage les coproductions. Les producteurs sont de plus en plus attentifs aux plafonds de salaires et de production, et cherchent à réduire leur dépendance aux commissions et aux acquisitions des plateformes de streaming.
Le modèle de comité de production japonais, bien que répandu, est perçu comme un obstacle à la coproduction internationale en raison de sa complexité bureaucratique. Les producteurs soulignent également la nécessité d’investir dans du personnel bilingue et de localiser davantage le contenu japonais pour le public international.
Enfin, la désignation du Japon comme pays d’honneur au Marché du Film de Cannes en 2026 représente une ambition mondiale tardive. Les organisateurs prévoient de présenter le modèle de financement par comité de production japonais aux producteurs étrangers, dans l’espoir de faciliter davantage les coproductions internationales. Le Japon produit environ 1 200 films par an, pour un chiffre d’affaires de 1,31 milliard de dollars (environ 1,2 milliard d’euros).
