Publié le 4 décembre 2025 à 10h51. Des chercheurs californiens explorent une piste surprenante dans la lutte contre le cancer : l’influence des molécules odorantes sur l’activité génétique, ouvrant la voie à de potentielles thérapies non invasives.
- Des scientifiques étudient l’impact de certains parfums, notamment ceux issus des fruits mûrs et des aliments fermentés, sur la croissance des cellules cancéreuses.
- Ces molécules pourraient agir en modifiant l’épigénétique, c’est-à-dire la régulation de l’expression des gènes, sans altérer l’ADN lui-même.
- Les premières expériences, menées sur des mouches, des souris et en laboratoire, suggèrent un ralentissement de la croissance tumorale.
L’odeur des fruits mûrs pourrait-elle un jour devenir un allié dans la lutte contre le cancer ? Une équipe de l’Université de Californie à Riverside a découvert que certaines molécules odorantes semblent agir comme des inhibiteurs de l’histone désacétylase (HDAC), des enzymes impliquées dans la régulation de l’expression des gènes. Ces composés pourraient ainsi modifier l’épigénétique des cellules, et potentiellement ralentir la progression de maladies comme le cancer.
Si l’aromathérapie est traditionnellement associée à la relaxation et au bien-être, cette recherche suggère un mécanisme d’action bien plus profond. L’odorat, longtemps considéré comme un simple outil de diagnostic en médecine – la respiration révélant des troubles métaboliques, par exemple – pourrait en réalité jouer un rôle actif dans la modulation de l’activité cellulaire.
L’étude se concentre notamment sur le diacétyle, un métabolite volatil présent dans de nombreux aliments fermentés et fruits en cours de maturation. Les chercheurs ont observé que cette molécule pénètre directement dans les cellules, bloquant l’activité des HDAC et modifiant ainsi l’emballage de l’ADN. Dans des expériences en laboratoire, cela a entraîné des modifications de l’activité des gènes et de la structure de la chromatine, non seulement dans les organes olfactifs, mais également dans des tissus distants dépourvus de récepteurs olfactifs.
Comment les parfums déclenchent des processus biologiques
Pour être efficaces, ces molécules odorantes doivent d’abord s’échapper dans l’air, pénétrer dans l’organisme par la respiration et atteindre les structures biologiques cibles. Une partie se lie aux récepteurs olfactifs de la muqueuse nasale, déclenchant des signaux électriques qui activent les zones du cerveau liées à l’odorat, à la mémoire et aux émotions. Cependant, certaines petites molécules lipophiles peuvent également traverser les muqueuses, pénétrer dans la circulation sanguine et se propager dans tout l’organisme.
C’est cette capacité à franchir les barrières cellulaires, y compris l’enveloppe nucléaire, qui en fait des modulateurs potentiels de l’activité des gènes. Des mécanismes épigénétiques, tels que la méthylation de l’ADN ou l’acétylation des histones, déterminent quels gènes sont activés ou désactivés dans une cellule. Ces mécanismes peuvent être influencés par des signaux chimiques extérieurs, comme le montrent ces recherches sur l’épigénétique.
Expériences avec le diacétyle sur des mouches, des souris et des cellules cancéreuses
Pour tester cette hypothèse, l’équipe californienne a exposé des mouches des fruits à une atmosphère contrôlée de diacétyle pendant plusieurs jours. Des changements significatifs dans l’expression des gènes ont rapidement été détectés dans les antennes des animaux, mais également dans d’autres tissus, suggérant une diffusion de la molécule dans tout l’organisme. Des résultats similaires ont été observés chez la souris, avec des modifications de l’activité génétique dans les poumons et le cerveau, notamment une diminution de l’expression de gènes impliqués dans certains types de tumeurs, comme le neuroblastome.
Les détails de ces expériences sont décrits dans une étude publiée dans eLife, qui documente également des changements dans les marqueurs liés à la chromatine, tels que l’acétylation de l’histone H3K9.
Dans d’autres expériences, les chercheurs ont utilisé des cellules cancéreuses humaines cultivées en laboratoire. Le diacétyle et d’autres molécules apparentées ont été introduits dans l’environnement des cultures cellulaires sous forme de vapeur, sans être ajoutés directement au milieu de culture. Malgré cela, l’acétylation de certaines histones a augmenté dans les cellules, et la prolifération des cellules de neuroblastome a été significativement ralentie. De même, une exposition chronique au diacétyle a démontré un effet protecteur contre la neurodégénérescence dans un modèle de mouche de la maladie de Huntington.
Du laboratoire à une éventuelle thérapie contre le cancer
Cependant, il reste un long chemin à parcourir avant de pouvoir envisager une application thérapeutique. Les concentrations de parfum utilisées en laboratoire sont précisément contrôlées et peuvent être bien supérieures à celles rencontrées dans un environnement quotidien. De plus, le diacétyle lui-même n’est pas sans risque : des concentrations élevées peuvent causer des dommages pulmonaires à long terme, comme le savent les professionnels de la médecine du travail.
Les chercheurs soulignent que le diacétyle sert principalement de molécule modèle pour prouver le principe, et que d’autres parfums, présentant un profil de sécurité plus favorable, sont actuellement étudiés. L’objectif est d’identifier une classe d’inhibiteurs volatils des HDAC capables de moduler l’activité des cellules cancéreuses et les processus neurodégénératifs sans endommager les tissus sains ni provoquer d’inflammation.
Si de tels candidats sont identifiés, ils pourraient un jour compléter les thérapies conventionnelles, comme la chimiothérapie ou l’immunothérapie. Il serait également envisageable d’utiliser des mélanges parfumés inhalés pour moduler les programmes épigénétiques des cellules tumorales. Une approche préventive pourrait également être envisagée, en utilisant des profils olfactifs capables de réduire l’inflammation ou d’activer les voies de réparation de l’ADN chez les personnes à risque génétique.
Aromathérapie, odorat et questions en suspens
Cette recherche s’appuie sur les traditions de l’aromathérapie, mais va bien au-delà. Des études cliniques ont montré que l’essence de rose peut réduire l’anxiété chez les patients cardiaques et améliorer la qualité du sommeil, tandis que l’huile de lavande peut abaisser la tension artérielle et les niveaux d’hormones de stress. Cependant, de nombreuses études souffrent de petits échantillons et de faiblesses méthodologiques.
Les nouvelles recherches sur les odeurs explorent les mécanismes par lesquels l’odorat et les molécules volatiles affectent les circuits neuronaux, les réponses immunitaires et les programmes épigénétiques, et comment ils pourraient influencer le développement ou la progression de maladies neurodégénératives et du cancer. Ces observations rappellent la capacité des chiens à détecter le stress ou des maladies dans la sueur humaine, soulignant le lien étroit entre l’odorat, le métabolisme et les processus pathologiques.
Les effets à long terme d’une exposition répétée à ces parfums sur les personnes en bonne santé restent inconnus. Le sens de l’odorat est impliqué dans au moins 139 maladies, et des troubles de l’odorat peuvent précéder les premiers stades de la démence ou de la maladie de Parkinson. Si les parfums agissent réellement comme des inhibiteurs des HDAC, il est possible qu’ils déclenchent des effets épigénétiques non seulement bénéfiques, mais aussi inattendus. L’influence de facteurs individuels, tels que les variantes génétiques, les antécédents médicaux ou les traitements en cours, sur la réaction de l’organisme reste également à déterminer.
La transition du laboratoire à l’hôpital nécessitera des études cliniques rigoureuses, des tests toxicologiques et une comparaison avec les stratégies existantes de prévention et de traitement du cancer, telles que les nouvelles approches en matière de recherche sur le cancer, qui reposent sur une détection précoce et des cibles moléculaires précises. Ce n’est qu’une fois ces questions résolues que l’on pourra évaluer si les parfums pourront un jour être utilisés comme traitement régulier du cancer, ou servir de modèle passionnant pour explorer les limites de l’épigénétique.
eLife, Plasticité de l’expression des gènes dans le système nerveux par exposition à des odeurs environnementales qui inhibent les HDAC ; doi:10.7554/eLife.86823
