L’Amérique, dès sa fondation, a tissé des liens étroits entre religion et pouvoir politique, une observation qui interroge encore aujourd’hui. L’historien et politologue français Alexis de Tocqueville, lors d’un séjour aux États-Unis au début du XIXe siècle, a perçu cette imbrication comme un élément essentiel de la singularité américaine, mais aussi comme une source potentielle de dérives.
Tocqueville, témoin privilégié de la jeune nation américaine en 1831, fut frappé par un individualisme exacerbé, une décentralisation du pouvoir et une religiosité omniprésente. Il constata que ces traits, poussés à l’extrême, pouvaient menacer les principes fondamentaux de liberté et de quête du bonheur. Il voyait en l’égalité et la tyrannie les deux faces d’une même pièce.
Issu d’une famille noble ayant connu les bouleversements de la Révolution française – ses parents servaient la royauté – Tocqueville portait un regard à la fois critique et admiratif sur la société américaine. Ses deux volumes, « De la démocratie en Amérique », publiés en 1835 et 1840, témoignent de cette ambivalence. Il y décrivait ses contemporains américains comme excessivement attachés aux plaisirs immédiats, un contentement qu’il craignait susceptible de conduire à l’apathie.
Selon ses propres termes, la démocratie américaine « ne brise pas les volontés, mais il les adoucit, les courbe et les dirige ; il force rarement à agir, mais il s’oppose constamment à ce qu’on fasse ; il ne détruit pas, il empêche les choses de naître. »
Tocqueville considérait l’intégration de l’Église et de l’État comme un facteur de stabilité, une sorte de « providence » pour le nouveau régime. Il voyait dans l’égalité chrétienne un fondement pour l’équité sociale, contrairement à la France où la religion était étroitement liée à la monarchie. Il affirmait même qu’« Il était nécessaire que Jésus-Christ vienne sur terre pour faire comprendre que tous les membres de l’espèce humaine sont naturellement semblables et égaux. »
Son expérience américaine fut également marquée par la confrontation à l’injustice. Près de Memphis, il assista à l’embarquement forcé de membres de la nation Choctaw sur un bateau à vapeur, dans le cadre de la politique d’expulsion des Amérindiens vers le territoire de l’Oklahoma (Indian Removal Act de 1830). Il décrivit cet événement comme « l’expulsion – on pourrait dire la dissolution – des derniers vestiges de l’une des nations américaines les plus célèbres et les plus anciennes ».
Il observa également la manière dont le christianisme américain avait fini par coexister avec l’esclavage, tout en le justifiant par des arguments théologiques. Il écrivit que l’État avait accepté l’esclavage « comme une exception dans leur système social, et ils ont pris soin de le restreindre à une seule des races humaines. Ils ont ainsi rendu une blessure dans l’humanité moins grande, mais infiniment difficile à guérir ».
Le critique littéraire James Bois souligne que Tocqueville ne considérait pas nécessairement la religion comme vraie, mais comme essentielle pour contrer le narcissisme et le matérialisme inhérents aux sociétés non aristocratiques. Pour Tocqueville, l’Amérique était un « fait providentiel », une histoire théologique de l’essor d’une société.
