Publié le 4 novembre 2025 à 06h13. L’enquête sur un projet routier entaché de corruption dans le nord de Sumatra s’enlise, le gouverneur de la province, Bobby Nasution, gendre de l’ancien président Joko Widodo, échappant jusqu’à présent à toute convocation de la KPK, la commission anti-corruption indonésienne. Cette situation soulève des questions sur l’indépendance de la KPK et les potentielles ingérences politiques.
- La Commission d’éradication de la corruption (KPK) n’a pas interrogé Bobby Nasution dans le cadre d’une enquête sur des allégations de corruption liées à un projet routier.
- Des témoignages et des révélations budgétaires suggèrent un possible ajustement des fonds pour le projet, sans l’aval du conseil législatif provincial.
- L’affaire pourrait s’étendre à d’autres dossiers, notamment une concession minière controversée dans les Moluques du Nord.
L’affaire de corruption présumée dans le nord de Sumatra met en lumière les difficultés rencontrées par la KPK pour mener des enquêtes impliquant des personnalités politiques influentes. Topan Ginting, ancien chef du Bureau des travaux publics et de l’aménagement du territoire du nord de Sumatra, a été arrêté par la KPK dans le cadre d’une opération d’infiltration pour avoir accepté des pots-de-vin de deux entrepreneurs privés. Lors du procès, il est apparu que Bobby Nasution, avec Topan Ginting et Muryanto Amin, ancien expert et actuel recteur de l’Université de Sumatra du Nord, aurait participé à une modification budgétaire pour financer le projet routier, celui-ci n’étant pas initialement inclus dans le budget régional de 2025.
Cette modification budgétaire, réalisée à l’insu du Conseil législatif provincial, est au cœur de l’enquête. Cependant, les tentatives des enquêteurs pour interroger Bobby Nasution se sont heurtées à des obstacles administratifs, nécessitant l’approbation des dirigeants de la KPK. Pour l’instant, les interrogatoires se limitent au personnel de niveau intermédiaire, tandis que Muryanto Amin a déjà ignoré deux convocations.
Cette situation intervient dans un contexte de remise en question de l’indépendance de la KPK. Depuis une révision controversée de la loi régissant la commission en 2019, la KPK a vu son autorité considérablement réduite, devenant de plus en plus dépendante du pouvoir exécutif et ses enquêteurs étant désormais considérés comme des fonctionnaires. Certains observateurs estiment que l’affaiblissement de la KPK est le résultat direct des actions de l’ancien président Joko Widodo, qui aurait favorisé la nomination de Firli Bahuri, un policier au passé controversé, à la tête de l’institution. Firli Bahuri est aujourd’hui lui-même suspecté dans une affaire de corruption.
Au-delà de l’affaire de corruption elle-même, des critiques pointent du doigt la tendance de Joko Widodo à favoriser sa famille dans la sphère politique. Son fils, Gibran Rakabuming Raka, a rapidement gravi les échelons, passant de maire de Solo à vice-président. De même, l’ascension politique de Bobby Nasution a été facilitée par l’intervention de l’ancien président, qui aurait exercé des pressions sur le Parti démocratique indonésien de lutte (PDI-P) pour le soutenir lors de l’élection municipale de Medan en 2020. Cinq ans plus tard, des proches de Jokowi auraient exercé des pressions sur le gouverneur sortant, Edy Rahmayadi, pour qu’il ne s’oppose pas à la candidature de Bobby Nasution à la gouvernance de Sumatra du Nord.
Les experts estiment que cette concentration du pouvoir entre les mains d’une seule famille favorise le népotisme et la corruption. Selon Inge Amundsen, dans son ouvrage Corruption politique : une introduction aux enjeux, les dynasties politiques opèrent souvent selon un système de clientélisme, où les postes et les ressources publiques sont considérés comme des biens familiaux. En Indonésie, les dirigeants issus de dynasties politiques sont rarement traduits en justice, en raison de la faiblesse des mécanismes de responsabilisation et de leur capacité à influencer le processus judiciaire. Dans le cas de Bobby Nasution, il bénéficierait encore de l’influence du réseau politique de son beau-père.
L’affaire de corruption dans le nord de Sumatra pourrait également révéler des infractions plus graves. Des sources suggèrent que l’enquête sur le projet routier pourrait conduire à l’ouverture d’une enquête sur le scandale de la corruption à Medan, surnommé le « bloc de Medan », qui concerne une concession minière dans le nord des Moluques. Des témoignages, notamment celui d’Abdul Ghani Kasuba, gouverneur des Moluques du Nord de 2014 à 2023, ont révélé que Bobby Nasution et son épouse, Kahiyang Ayu, auraient bénéficié d’une part de cette concession minière de nickel. Abdul Ghani a témoigné avoir reçu un appel de Kahiyang Ayu en 2022, l’interrogeant sur la concession minière d’East Halmahera, avant de se rendre à Medan pour en discuter avec elle. Abdul Ghani Kasuba est décédé en mars 2025, avant que davantage de détails sur l’implication du couple ne puissent être révélés devant le tribunal.
La KPK devrait mener une enquête approfondie sur l’implication de Bobby Nasution et Kahiyang Ayu dans cette affaire. Il incombe désormais au nouveau président, Prabowo Subianto, de garantir l’indépendance de la KPK et de ne pas entraver cette enquête. S’il cédait aux pressions politiques, il risquerait de devenir l’otage des jeux de pouvoir de son prédécesseur.
