Publié le 10 octobre 2025 14:12:00. L’opéra Idoménée de Mozart, considéré comme un jalon dans l’œuvre du compositeur, a fait son retour sur les planches du Théâtre National de Prague sous une mise en scène audacieuse qui explore les tourments psychologiques des personnages.
- L’œuvre, commandée par la cour de Munich en 1781, aborde les thèmes complexes de la relation père-fils, de la santé mentale et de la faveur populaire.
- La production, signée par le metteur en scène espagnol Calixto Bieito, propose une interprétation contemporaine de l’opéra, le situant dans un espace évoquant un hôpital psychiatrique.
- Le rôle d’Idamante, traditionnellement interprété par un contre-ténor, est ici confié à une mezzo-soprano suédoise, Rebecko Wallroth, dans une approche de genre fluide.
Idoménée, que beaucoup considèrent comme le « premier chef-d’œuvre d’opéra » de Mozart, marque une étape cruciale dans son évolution artistique. Commandé en 1781 par l’électeur bavarois Karel Theodor, un mécène passionné, l’opéra s’inspire de la mythologie grecque classique. Pourtant, l’histoire a profondément touché Mozart, qui y a puisé dans ses propres expériences personnelles.
L’intrigue met en scène Idoménée, le roi de Crète, qui, après avoir échappé à la mort lors d’une tempête en mer, promet à Neptune de sacrifier la première personne qu’il rencontrera à son retour. Cette personne est son fils Idamante. Le roi se débat alors avec les conséquences de son vœu, cherchant à éviter le sacrifice tout en luttant contre ses propres démons, hérités d’un passé traumatisant.
Les spécialistes soulignent que Mozart a investi dans Idoménée une part de sa relation tumultueuse avec son père, Léopold. Compositeur lui-même, Léopold était un homme exigeant et autoritaire qui avait conduit Wolfgang et sa sœur Nannerl à travers l’Europe pour les présenter aux cours royales comme des enfants prodiges. Cette pression constante avait inévitablement affecté leur relation, exacerbée par les choix de vie indépendants de Wolfgang, notamment en matière de carrière et de mariage.
Pour cette nouvelle production, le Théâtre National a fait appel à Calixto Bieito, un metteur en scène espagnol connu pour ses mises en scène provocatrices. Sa précédente réalisation, une interprétation naturaliste de Jenůfa de Janáček, avait suscité la controverse sur Aktualne.cz. Cependant, confier à Bieito ce « premier chef-d’œuvre » de Mozart s’est avéré un choix judicieux. L’opéra, peu joué en République tchèque – il n’avait pas été présenté au Théâtre National depuis 125 ans – ne bénéficie pas du même statut iconique qu’un opéra national, ce qui a permis au public d’accueillir plus favorablement la nouvelle approche.
Bieito a créé un univers où chaque personnage est confronté à ses propres faiblesses, dans un décor minimaliste évoquant un hôpital psychiatrique. Des symboles subtils suggèrent des troubles psychologiques ou des maladies, invitant le spectateur à une interprétation personnelle. L’accent est mis sur la dimension psychologique des personnages, une approche qui résonne avec le public contemporain.
La scénographie, signée par l’Allemande Anna-Sofia Kirsch, est épurée et intemporelle. Les costumes, créés par Paul Klein, s’inscrivent dans la même veine. L’éclairage, conçu en collaboration avec le metteur en scène par Reinhard Traub, décédé peu avant la première comme l’a annoncé le Théâtre National, contribue à créer une atmosphère oppressante et troublante.
Traditionnellement joué au Théâtre des États, Idoménée a exceptionnellement été programmé à l’Opéra d’État cette année. Le directeur de l’opéra, Per Boye Hansen, justifie ce choix par l’ampleur des chœurs de l’œuvre. En réalité, cette décision est également pragmatique, en raison de la reconstruction du Théâtre des États.
La direction musicale a été assurée par le chef d’orchestre allemand Konrad Junghänel. L’interprétation était globalement satisfaisante, bien que certains passages aient pu bénéficier d’un tempo moins précipité, notamment dans les cuivres. Le chef d’orchestre aurait également pu davantage accompagner les chanteurs pour mettre en valeur leurs performances vocales. L’œuvre n’étant pas conçue pour un orchestre aussi imposant, un équilibre plus subtil était nécessaire.
Le rôle d’Idoménée a été interprété par le ténor américain Evan Leroy Johnson, qui a livré une prestation vocale et scénique remarquable. Son personnage, tourmenté par des tendances narcissiques et les séquelles d’une expérience de mort imminente, laissait entrevoir la possibilité que son pacte avec Neptune soit une hallucination délirante. Il incarnait également un monarque soucieux de conserver la faveur de son peuple, menacé par une révolte populaire.
La mise en scène a pris une direction non conventionnelle avec le personnage d’Idamante, interprété par la mezzo-soprano suédoise Rebecko Wallroth. Le metteur en scène a choisi de présenter Idamante comme une personne luttant contre la dépression et les pensées suicidaires, ce qui explique sa volonté de se sacrifier volontairement à Neptune. Wallroth, interprétant un personnage transgenre ou de genre fluide, a apporté une dimension nouvelle à ce rôle traditionnellement confié à un contre-ténor ou une soprano. Sa performance vocale a été l’un des points forts de la soirée.
Petra Alvarez Šimková, dans le rôle d’Elektra, a offert une interprétation dramatique et passionnée, bien que parfois un peu excessive. Sa rivalité avec Ilia, interprétée par la soprano lyrique Jekaterina Krivatěva, a créé un contraste saisissant. Krivatěva, dont la voix contrastait avec la tension d’Elektra, devra patienter quelques années avant d’être pleinement à l’aise dans ce rôle exigeant.
Zdeněk Plech, dans le rôle de la voix prophétique de Neptune, a captivé le public par sa voix sombre et sa diction impeccable. Enfin, l’utilisation de bidons vides sur scène, initialement énigmatique, a trouvé sa justification dans les dernières minutes de l’opéra, lorsque la chorale s’est emparée de ces objets pour symboliser la recherche de ressources.
Cette production audacieuse de Idoménée ne se contente pas de revisiter un chef-d’œuvre du répertoire. Elle offre également une réflexion sur les problèmes économiques et géopolitiques contemporains, confirmant ainsi la pertinence de l’opéra comme forme d’art engagée.
La critique est rédigée à partir de la première représentation du 1er octobre 2025.
