Publié le 10 décembre 2023 05:17:00. Le dernier roman de László Krasznahorkai, prix Nobel de littérature, explore avec une ironie mordante la résurgence des aspirations monarchiques en Hongrie, à travers le personnage improbable d’un paysan de 92 ans révélé comme descendant de la dynastie Arpad.
- László Krasznahorkai, récemment couronné par le prix Nobel de littérature, publie un roman qui sonde les fantasmes d’une restauration monarchique en Hongrie.
- Le protagoniste, Józsi l’oncle, un homme âgé et désabusé, est découvert comme le dernier héritier d’une lignée royale millénaire.
- L’œuvre dépeint un pays tiraillé entre tradition, corruption et violence politique, où les rêves d’une « Grande Hongrie » persistent.
Un roman déroutant et mélancolique, « Zsömle est parti », vient de paraître, signé László Krasznahorkai. L’auteur, dont le style unique est caractérisé par de longues phrases sinueuses, y imagine un scénario improbable : la découverte tardive d’un descendant de la dynastie Arpad, qui régna sur la Hongrie de 1001 à 1301, dans une campagne hongroise contemporaine. Józsi l’oncle, 92 ans, se révèle être l’héritier légitime d’un trône disparu, un secret qu’il a porté toute sa vie avec une indifférence teintée de lassitude.
L’oncle Józsi, résigné, semble peu enthousiaste à l’idée de reprendre du service. « Je n’ajouterai plus de bois », répète-t-il, une phrase qui symbolise son désir de se soustraire aux affaires du monde. Pourtant, sa révélation déclenche une série d’événements inattendus. Des partisans, prêts à tout pour restaurer la monarchie, le traquent et tentent de l’entraîner dans un complot. L’auteur, qui s’est lui-même immergé dans cette société rurale en se faisant passer pour un « chanteur ambulant avec une guitare », observe avec un regard ironique cette quête improbable.
Krasznahorkai ne tombe pas dans la caricature facile. Son roman, loin d’être une farce burlesque, est empreint d’une profonde mélancolie. L’oncle Józsi est un personnage complexe, ancré dans un univers catholique traditionnel, mais lucide sur les réalités de la Hongrie contemporaine : la corruption, les inégalités, l’influence grandissante de figures politiques controversées comme Viktor Orbán. Il aspire à instaurer la justice et à améliorer les conditions de vie de ses compatriotes, mais ses méthodes sont contestables.
L’histoire prend une tournure sombre lorsque l’oncle Józsi est confronté à la violence de ses partisans. Horrifié par la découverte d’un dépôt d’armes clandestin à Budapest, il est ensuite arrêté par la police, puis libéré, avant de déclencher involontairement une émeute. Des procès expéditifs et des peines sévères s’ensuivent, mais tout se déroule dans l’ombre, révélant les contradictions d’un État qui prétend défendre la loi tout en la bafouant. L’oncle Józsi finit par être interné dans un hôpital psychiatrique, où il trouve un réconfort inattendu dans sa relation avec une jeune médecin, Etelka, et son chien Zsömle.
« Zsömle est parti » est une œuvre à la fois tragique et ironique, qui explore les fantasmes d’une « Grande Hongrie » et les blessures du traité de Trianon, qui a amputé le pays de ses deux tiers. Ces aspirations, alimentées par le régime d’Orbán, sont bien vivantes en Hongrie, où les cercles d’extrême droite n’hésitent pas à recourir à la violence. Le roman suggère que le parti au pouvoir se distancie publiquement de ces groupes, tout en leur accordant une certaine sympathie.
La singularité du style de Krasznahorkai, avec ses phrases longues et complexes, est un élément essentiel de l’œuvre. Le roman est composé de onze phrases, chacune constituant un chapitre entier. Ce flux continu de mots, qui mêle discours directs et indirects, perspectives et personnages, plonge le lecteur dans un état d’urgence et d’extase. La traductrice, Heike Flemming, a su rendre en allemand la musicalité et la densité du texte original, tout en conservant son rythme haletant.
L’œuvre de Krasznahorkai s’inscrit dans la lignée de Franz Kafka et de Thomas Bernhard, tout en intégrant des influences japonaises. Ses archives, récemment acquises par la Bibliothèque nationale autrichienne de Vienne, témoignent de la richesse de son univers intellectuel. Une exposition, visible au Musée de la littérature jusqu’au 28 juin 2026, permet de découvrir les coulisses de sa création. Vienne est aujourd’hui l’un des trois centres de vie de l’écrivain, aux côtés de Trieste et de Budapest.
Après avoir reçu le prix international Man Booker et le prix autrichien de littérature européenne, László Krasznahorkai a enfin atteint une reconnaissance mondiale avec le prix Nobel de littérature. Il y voit la preuve que « la littérature, au-delà des attentes non littéraires les plus diverses, existe par elle-même et qu’elle continue d’être lue ». Son premier roman, « Satanstango », publié il y a quarante ans, a été adapté au cinéma par Béla Tarr, devenant un film culte. Depuis lors, Krasznahorkai continue d’écrire des cascades de phrases composées avec précision, capables de résister à n’importe quelle catastrophe et d’éveiller l’espoir, même chez ceux dont la vie semble immobile.
László Krasznahorkai
Zsömle est parti
Roman. Traduit du hongrois par Heike Flemming. 304 pages, couverture rigide, 26,95 € (S. Fischer)
