Publié le 22 novembre 2025. Une exposition au Centre Pecci de Prato explore l’œuvre méconnue de Luigi Ghirri avec des photographies Polaroid, révélant une réflexion subtile sur la perception, la représentation et la nature même de l’image.
- L’exposition présente une sélection de clichés Polaroid réalisés par Ghirri entre 1979 et 1983, incluant des formats standard et des tirages grand format (50 cm x 60 cm).
- L’artiste italien, bien que reconnu comme l’un des photographes majeurs du XXe siècle, n’a laissé aucune explication écrite concernant son projet Polaroid.
- L’œuvre de Ghirri interroge la relation entre l’image et la réalité, en soulignant l’artificialité de la reproduction et en invitant à une observation attentive du monde.
Le Centre d’art contemporain Luigi Pecci de Prato accueille jusqu’au 10 mai 2026 une exposition consacrée à une période fascinante de l’œuvre de Luigi Ghirri : ses explorations avec la photographie instantanée Polaroid. Loin de se limiter à une simple expérimentation technique, ce projet, mené entre 1979 et le début des années 1980, révèle une démarche artistique profonde, axée sur la remise en question de notre perception du réel.
Ghirri, figure majeure de la photographie italienne du XXe siècle, n’a jamais documenté ses intentions concernant ces clichés Polaroid. Pourtant, l’exposition suggère que l’artiste était particulièrement sensible aux contraintes et aux particularités du médium. L’objectif fixe des appareils Polaroid, la qualité parfois imprécise et fragmentaire des images, influencées par la température et la lumière ambiante, rappellent que la photographie est toujours une interprétation, une médiation, et non une reproduction fidèle de la réalité. Un constat d’autant plus pertinent aujourd’hui, avec le regain d’intérêt pour l’esthétique analogique et la résurgence de Polaroid après les difficultés rencontrées au début des années 2000 face à l’essor du numérique.
L’exposition met en lumière l’utilisation par Ghirri de différents formats Polaroid, du modèle compact largement diffusé au « Polaroid géant », capable de produire des tirages impressionnants. L’artiste semblait fasciné par l’incomplétude de l’expérience visuelle, cherchant à capturer des aspects du monde – et plus particulièrement de l’Italie – souvent considérés comme non photogéniques. Sa série Roma (1979), par exemple, présente cinq clichés représentant le dos de bustes en marbre dans un parc romain. Ces images énigmatiques, où l’identité des personnages reste indéterminée, invitent le spectateur à une observation attentive des formes, des textures et des nuances, à déceler la singularité de chaque sculpture au-delà de sa simple apparence.
L’œuvre de Ghirri ne se contente pas de représenter, elle interroge. Dans Modène (1980), l’arrière de la tête et les épaules d’une femme aux cheveux roux obstruent partiellement la vue sur une rue italienne floue. La silhouette est coupée sous les omoplates, et deux balais, dont l’un arbore une couleur similaire à la robe jaune à motifs de la femme, sont appuyés contre un mur. S’agit-il d’un simple détail anodin ou d’un élément significatif ? L’image déconstruit l’idée d’une Italie pittoresque et idéalisée, nous incitant à regarder au-delà des clichés et des conventions.
L’influence de l’écrivain argentin Jorge Luis Borges est palpable dans l’œuvre de Ghirri. Comme Borges, l’artiste semble fasciné par l’idée de codifier un labyrinthe dans un espace restreint, en semant des indices et des images fragmentaires. Dans Formigine (Mo) (1983), on aperçoit les genoux d’une femme portant une mini-robe rouge, sur laquelle repose une balle du même coloris. À côté, un autre Polaroid pourrait représenter la même femme, tenant la même balle devant son visage, cachant partiellement ses traits. Cette scène énigmatique évoque le tableau Rokeby Venus (1647) de Velázquez, où le regard du spectateur est captivé par le reflet d’une figure dans un miroir. Mais chez Ghirri, l’ambiguïté est renforcée par la multiplicité des interprétations possibles : la femme regarde-t-elle le photographe, ou se cache-t-elle ? Les deux clichés sont-ils contemporains, ou séparés par un intervalle de temps ?
Ghirri aimait également photographier des œuvres d’art plus anciennes, souvent des reproductions dans des livres ou des diapositives. Cette démarche nuancée interroge la théorie de Walter Benjamin sur la perte d’aura de l’œuvre d’art à l’ère de la reproduction mécanique. L’artiste a notamment utilisé un appareil photo Polaroid 20×24 Instant Land, mis à disposition par l’entreprise dans les années 1970 pour promouvoir son innovation. Il se rendait au siège européen de Polaroid à Amsterdam, emportant avec lui une valise remplie d’objets et de reproductions d’œuvres d’art – des dés et des jouets, des ruines de Piranèse, des autoportraits de Rembrandt, des mosaïques de l’Annonciation d’Antonello da Messina – qu’il assemblait et photographiait.
En explorant les limites de la reproduction et en soulignant l’artificialité de l’image, Ghirri invite à une réflexion sur les mécanismes qui façonnent notre perception du monde. Son œuvre, à la fois poétique et politique, nous encourage à remettre en question les images qui nous sont proposées et à développer un regard critique et indépendant. Centre Pecci, Prato, Italie.

Luigi Ghirri : Polaroid ’79–’83, vue d’installation, Centre d’art contemporain Luigi Pecci, Prato, 2 novembre 2025 – 10 mai 2026. Photo : Andrea Rossetti.
