Publié le 26 décembre 2023, 13h39. La Nouvelle-Zélande a conclu un accord de libre-échange (ALE) avec l’Inde, une initiative considérée comme audacieuse compte tenu des obstacles historiques et des réticences indiennes envers l’ouverture commerciale. Cet accord, obtenu grâce à la détermination du Premier ministre Christopher Luxon, suscite des débats sur ses implications économiques et politiques.
- La Nouvelle-Zélande a obtenu un accès au marché indien pour 70 % de ses produits, couvrant 95 % de ses exportations actuelles.
- En contrepartie, l’Inde bénéficiera d’un accès accru au marché néo-zélandais dans 118 secteurs de services et de l’exemption totale des droits de douane sur ses exportations vers la Nouvelle-Zélande.
- L’accord prévoit également un investissement de 34 milliards de dollars (environ 24,6 milliards d’euros) du secteur privé néo-zélandais en Inde au cours des 15 prochaines années.
L’annonce de cet accord commercial a surpris de nombreux observateurs. Lors d’un débat avec Chris Hipkins, Christopher Luxon avait promis de finaliser un ALE avec l’Inde durant son mandat, une déclaration initialement perçue comme une imprudence. Hipkins avait souligné la difficulté de forcer un tel accord, tandis que les experts du ministère néo-zélandais des Affaires étrangères et du Commerce (MFAT) et du Conseil d’affaires Nouvelle-Zélande-Inde estimaient qu’un ALE avec l’Inde était pratiquement impossible. L’Inde, héritière du mouvement d’autonomie dirigé par Gandhi, a traditionnellement privilégié l’autosuffisance et a adopté une politique protectionniste.
Un tournant économique similaire à celui vécu par la Nouvelle-Zélande en 1991 s’est produit en Inde avec le budget présenté par le Premier ministre Narasimha Rao et le ministre des Finances Manmohan Singh, quelques jours avant la « Mère de tous les budgets » dévoilée par Jim Bolger et Ruth Richardson en Nouvelle-Zélande. Cependant, l’Inde est restée réticente au libre-échange, s’opposant au Cycle d’Uruguay et contribuant à l’échec du Cycle de développement de Doha.
Les sensibilités indiennes concernant les produits laitiers et la viande, liées à des considérations religieuses, culturelles et socio-économiques, ainsi que l’insistance sur une plus grande mobilité de la main-d’œuvre, ont longtemps constitué des obstacles majeurs. Les gouvernements précédents, qu’ils soient de centre-droit ou de centre-gauche, avaient donc opté pour une approche progressive, négociant des accords spécifiques par produit plutôt qu’un accord global ambitieux. L’absence de connaissance de Christopher Luxon concernant ce contexte historique pourrait expliquer son engagement audacieux.
Si le ministre du Commerce Todd McClay et l’équipe de négociation du MFAT ont mené le travail technique, la détermination de Christopher Luxon a été cruciale pour placer l’Inde au centre des priorités commerciales de la Nouvelle-Zélande. Depuis les élections, McClay s’est rendu sept fois en Inde, Peters deux fois, et Luxon a transporté deux avions remplis de représentants d’entreprises néo-zélandaises et de membres de la communauté indienne à New Delhi et à Mumbai en mars.
Dans une démarche stratégique, Christopher Luxon a choisi de visiter le temple hindou Swaminarayan Akshardham à Delhi plutôt que le Taj Mahal, un monument musulman. Ce choix, perçu comme un signal fort, n’a pas échappé au Premier ministre indien Narendra Modi et à son ministre du Commerce, Piyush Goyal, tous deux membres du Bharatiya Janata Party (BJP), un parti influencé par l’idéologie Hindutva.
Selon le ministère indien du Commerce et de l’Industrie, la Nouvelle-Zélande s’est engagée à supprimer tous les droits de douane sur les importations indiennes, y compris les textiles, les vêtements, les tapis, les automobiles et les produits agricoles. Cette mesure devrait entraîner une baisse des prix de ces produits en Nouvelle-Zélande. De plus, la Nouvelle-Zélande ouvrira son marché à 118 secteurs de services indiens, notamment les télécommunications, la construction, l’éducation, le conseil en environnement, la finance, les voyages et le tourisme.
En échange, New Delhi accordera un accès au marché néo-zélandais pour 70 % des gammes de produits, couvrant 95 % des exportations néo-zélandaises actuelles vers l’Inde, tout en maintenant des droits de douane sur 30 % des produits. Les exportateurs néo-zélandais de produits laitiers, d’aluminium et de viande (à l’exception de la viande ovine) continueront de payer des droits de douane.
La Nouvelle-Zélande s’est également engagée à créer des centres d’excellence en Inde pour aider les producteurs indiens de kiwis, de pommes et de miel à améliorer leur productivité et leur qualité. L’amélioration de l’accès au marché pour ces produits néo-zélandais sera liée au succès de ces programmes.
Les responsables indiens soulignent que l’amélioration de l’accès au commerce dépend également d’un investissement de 34 milliards de dollars du secteur privé néo-zélandais en Inde au cours des 15 prochaines années, soit environ un tiers du fonds de retraite néo-zélandais ou un quart des comptes KiwiSaver. Cet engagement est plus important que les promesses faites par la Norvège, la Suisse, l’Islande et le Liechtenstein pour conclure leur propre ALE avec l’Inde l’année dernière.
Selon le ministère indien du Commerce et de l’Industrie, cet investissement devra prendre la forme d’investissements directs étrangers (IDE) et non d’investissements de portefeuille ou institutionnels. Cela signifie qu’il devra se traduire par des investissements concrets dans des infrastructures, des usines ou des activités de production, et non par des achats d’actions ou d’obligations.
La Nouvelle-Zélande introduira également des visas vacances-travail à entrées multiples pour 1 000 jeunes Indiens par an et maintiendra un quota de 5 000 visas de travail temporaire de trois ans. L’Inde insiste sur le fait que ces visas bénéficieront à ses chefs, professeurs de musique et praticiens de l’Ayurveda, du yoga, de la naturopathie, de l’Unani, du siddha et de l’homéopathie.
La Nouvelle-Zélande est également le premier pays à promettre de nouvelles mobilités étudiantes et des visas de travail post-études spécifiquement destinés aux étudiants indiens. Les visas devraient permettre au moins 20 heures de travail par semaine pendant les études, ainsi que des opportunités de travail après l’obtention du diplôme pouvant aller jusqu’à trois ans pour les diplômés de licence et de maîtrise dans les domaines scientifiques, technologiques, d’ingénierie et de mathématiques (STEM), et jusqu’à quatre ans pour les titulaires de doctorat. De plus, il n’y aura plus de limite numérique pour le nombre d’étudiants indiens venant en Nouvelle-Zélande.
Ces concessions ont suscité l’opposition de Winston Peters et du parti NZ First, qui ont annoncé leur intention de voter contre l’accord. Le succès de Christopher Luxon dépend désormais du soutien du Parti travailliste, à moins que les Verts ne se montrent coopératifs. Les stratèges travaillistes s’étonnent que le gouvernement national ne les ait pas consultés avant l’annonce de l’accord, une pratique courante jusqu’à la fin du gouvernement Key-English.
Damien O’Connor, porte-parole du Parti travailliste en matière de commerce, a qualifié l’accord de « bon pas en avant », tout en exprimant ses regrets quant à l’absence de gains significatifs pour le secteur laitier. Le Parti travailliste examinera cet été les implications de l’accord sur le marché du travail, le système éducatif et l’investissement de 34 milliards de dollars.
Christopher Luxon espère désormais obtenir le soutien du Parti travailliste pour valider cet accord ambitieux.
