Publié le 28 septembre 2025 17h32. L’initiative « Ceinture et Route » chinoise, pilier de la politique étrangère de Pékin, réoriente ses priorités vers le Caucase du Sud, une région stratégique redessinée par le conflit en Ukraine et la recherche de nouvelles voies commerciales vers l’Europe.
- La guerre en Ukraine a perturbé les routes commerciales traditionnelles et poussé la Chine à explorer des alternatives pour accéder à l’Europe.
- L’Azerbaïdjan se positionne comme un hub logistique majeur, capitalisant sur sa position géographique et investissant massivement dans les infrastructures de transport.
- L’Arménie, longtemps isolée, pourrait jouer un rôle croissant grâce à un nouveau projet de route de transit soutenu par les États-Unis.
Lancée en 2013 au Kazakhstan par le président chinois Xi Jinping, l’initiative « Une Ceinture, Une Route » (ICR), connue sous l’acronyme BRI (Belt and Road Initiative), ambitionnait de transformer la connectivité mondiale. Le projet initial reposait sur deux axes principaux : une « ceinture » terrestre, un vaste réseau de six corridors économiques reliant la Chine à l’Europe via l’Asie centrale, et une « route » maritime traversant l’océan Indien, la mer Rouge et la Méditerranée. L’objectif était de créer un réseau intégré de routes, de chemins de fer, de ports et de pipelines reliant étroitement la Chine à ses partenaires commerciaux.
Au cours de la dernière décennie, l’ICR est devenue la pierre angulaire de la politique étrangère chinoise. À mi-2023, Pékin avait signé plus de 200 accords de coopération avec plus de 150 pays et 30 organisations internationales, pour un commerce cumulé atteignant 19,1 billions de dollars (environ 17 600 milliards d’euros). L’initiative a également fait preuve de flexibilité, s’adaptant aux évolutions géopolitiques. L’une des priorités actuelles est de renforcer l’attention portée au Caucase du Sud.
Pendant des années, le Caucase du Sud était considéré comme une région périphérique dans la stratégie chinoise. L’attention était concentrée sur l’Asie centrale et la Russie, avec des corridors tels que la route Chine-Mongolie-Russie et le nouveau pont terrestre eurasien assurant la majeure partie du trafic. Cependant, la guerre en Ukraine a radicalement modifié la donne. Le conflit a perturbé les flux commerciaux habituels, semant le doute sur les routes centrées sur Moscou et incitant la Chine à rechercher activement des alternatives pour garantir un accès sûr à l’Europe.
C’est dans ce contexte que le Corridor Économique Asie-Asie-Asie-Ouest (CCAEW) a émergé. Traversant l’Asie centrale, la mer Caspienne, puis le Caucase du Sud, ce corridor offre une liaison terrestre hybride avec l’Europe, contournant complètement le territoire russe. Au sein de ce corridor, la Route Internationale Transcaspienne (TITR), ou Voie du Milieu, est devenue l’option la plus viable, reliant la Chine à l’Europe via le Kazakhstan, l’Azerbaïdjan, la Géorgie et la Türkiye.
Ce changement de focus représente une opportunité géopolitique majeure pour le Caucase du Sud. Chacun des trois pays de la région – l’Azerbaïdjan, la Géorgie et l’Arménie – tente de se repositionner sur cette nouvelle carte de la connectivité eurasienne, avec des succès variables.
L’Azerbaïdjan : un nœud régional émergent
Parmi les trois pays, l’Azerbaïdjan s’est montré le plus proactif et le plus performant pour tirer parti de l’ICR. Sa situation géographique privilégiée, à cheval sur la mer Caspienne, lui confère un avantage naturel, reliant l’Asie centrale à l’ouest, vers la Géorgie et la Türkiye. Au cours de la dernière décennie, Bakou a massivement investi dans son rôle de centre de transit. Les projets clés incluent le chemin de fer Bakou-Tbilissi-Kars (BTK), qui relie directement l’Azerbaïdjan à la Türkiye et, par extension, à l’Europe. Le pays est également au cœur de la TITR, un corridor multimodal transportant des marchandises à travers la Caspienne par ferry puis par rail. D’autres initiatives pertinentes incluent le corridor Lapis-Lazuli, reliant l’Afghanistan à la Türkiye via le Turkménistan, la mer Caspienne, l’Azerbaïdjan et la Géorgie.
La stratégie politique de Bakou consiste à équilibrer habilement ses relations avec les grandes puissances – l’Union européenne, la Russie, l’Iran, la Türkiye et désormais la Chine – tout en se présentant comme un partenaire fiable en matière d’énergie et de logistique. En 2019, l’Azerbaïdjan et la Chine ont signé des contrats d’une valeur de 821 millions de dollars lors du Second Forum « Ceinture et Route », portant sur la coopération industrielle. En 2023, le commerce bilatéral a atteint 3,1 milliards de dollars, en hausse de 43,5 % par rapport à l’année précédente, la Chine devenant pour la première fois la deuxième source d’importations de l’Azerbaïdjan, dépassant la Türkiye. En avril 2025, l’Azerbaïdjan a élevé ses relations avec la Chine au rang de partenariat stratégique global, accompagné d’un nouvel accord de transport multimodal visant à simplifier les procédures douanières et les flux de marchandises le long de la TITR.
Pékin étend également son influence dans la transition énergétique de l’Azerbaïdjan. Des entreprises chinoises construisent les premières centrales d’énergie renouvelable à grande échelle du pays, et d’autres explorent des investissements dans les infrastructures numériques. L’Azerbaïdjan n’est donc pas seulement un corridor de transit, mais de plus en plus un partenaire multisectoriel dans la stratégie eurasienne chinoise.
La Géorgie : la passerelle de la mer Noire
L’importance stratégique de la Géorgie pour l’ICR repose sur un fait géographique unique : elle constitue la principale voie d’accès à la mer Noire pour le corridor du milieu. Contrairement à son voisin azerbaïdjanais, la Géorgie ne dispose pas de ressources caspiennes significatives, mais sa valeur réside dans son rôle indispensable d’artère terrestre finale pour acheminer les marchandises vers l’Europe. Le pays s’efforce d’exploiter pleinement ce rôle.
Tbilissi a été le premier État du Caucase du Sud à signer un mémorandum d’entente sur la Route de la Soie avec Pékin, en 2015, suivi de l’Arménie puis de l’Azerbaïdjan. Depuis lors, la Géorgie a approfondi sa coopération, signant un partenariat stratégique avec la Chine en juillet 2023. Un consortium chinois est désormais impliqué dans la relance du projet portuaire d’Anaklia, qui pourrait transformer la Géorgie en un véritable hub de la mer Noire en accueillant des cargos de plus grande taille et en augmentant les flux de conteneurs.
L’intérêt de la Chine s’étend également aux infrastructures routières et ferroviaires géorgiennes. L’autoroute est-ouest, en liaison avec le chemin de fer BTK, consolide le segment géorgien du corridor central. Ces projets réduisent la distance de transport entre la Chine et l’Europe et contournent le territoire russe, ce qui rend la Géorgie particulièrement attrayante pour Pékin.
Cependant, les bénéfices ont jusqu’à présent été inégaux. Le commerce augmente, mais reste déséquilibré. L’implication de Pékin s’est principalement limitée aux infrastructures de transit, et les capitaux chinois ne se sont pas encore traduits par un investissement plus large dans l’économie géorgienne. Néanmoins, le symbolisme du partenariat stratégique et du projet Anaklia témoigne de la considération de Pékin pour la Géorgie en tant que passerelle vers l’Europe dans sa stratégie régionale.
L’Arménie : un pays en quête d’intégration
Pendant la majeure partie de la dernière décennie, l’Arménie a été l’exception dans le Caucase du Sud. Malgré la signature d’un mémorandum d’entente sur la Route de la Soie en 2015, aucun corridor officiel de l’ICR n’a traversé son territoire. Les frontières fermées avec la Türkiye et l’Azerbaïdjan la laissaient dépendante de la Géorgie et de l’Iran, tandis que son infrastructure sous-développée l’a maintenue en dehors de la principale carte de connectivité de Pékin.
Mais la situation géopolitique évolue. Le 8 août 2025, l’Arménie et l’Azerbaïdjan ont signé une déclaration soutenue par Washington qui a non seulement fait progresser la réconciliation, mais a également lancé le projet « Tripp » – une nouvelle route de transit est-ouest à travers la région de Syunik en Arménie. Contrairement au « Corridor de Zangezur » envisagé dans l’accord de cessez-le-feu de 2020, qui aurait donné à l’Azerbaïdjan et à la Russie le contrôle d’un passage sécurisé, « Tripp » est explicitement conçu pour rester sous la juridiction et la souveraineté arméniennes. Son exploitation sera supervisée par une entité d’entreprise soutenue par les États-Unis, garantissant des garanties internationales et limitant l’influence de Bakou et de Moscou.
Pour Erevan, « Tripp » pourrait être transformateur. Il crée un passage est-ouest fonctionnel reliant l’Azerbaïdjan à Nakhitchevan et à la Türkiye tout en intégrant l’Arménie dans les flux de transit régionaux pour la première fois depuis son indépendance. Surtout, il permet à l’Arménie de participer sans compromettre sa souveraineté, en redéfinissant la connectivité comme un outil de résilience nationale plutôt que de vulnérabilité.
Du point de vue de Pékin, « Tripp » pourrait offrir une couche supplémentaire de flexibilité dans le corridor économique Chine-Asie centrale-Asie occidentale. Combiné au corridor routier nord-sud de l’Arménie (NSRC) – l’autoroute longue mais stratégiquement importante reliant l’Iran à la Géorgie – il positionne l’Arménie comme un pont potentiel entre les axes est-ouest et nord-sud. Cela donnerait à la Chine des options au-delà de la route Azerbaïdjan-Géorgie-Türkiye, réduisant sa dépendance à Ankara et à Bakou tout en ajoutant un autre outil à sa diplomatie régionale.
Cependant, les défis restent importants. Le financement du NSRC est encore insuffisant, le terrain montagneux de l’Arménie augmente les coûts et les incertitudes politiques pourraient compromettre le processus de paix. Les données commerciales reflètent également l’écart entre l’ambition politique et la réalité économique : au premier semestre 2025, les exportations de l’Arménie vers la Chine ont chuté de près de 60 %, malgré l’annonce d’un nouveau partenariat stratégique avec Pékin.
Néanmoins, si « Tripp » est mis en œuvre sous la supervision américaine et que l’initiative « Crossroads of Peace » progresse, l’Arménie pourrait enfin bénéficier de la connectivité qui lui a longtemps fait défaut. Au lieu d’être l’exception dans le Caucase du Sud, elle pourrait devenir un nœud secondaire mais significatif dans l’ICR – pas l’artère principale comme l’Azerbaïdjan, ni la passerelle naturelle comme la Géorgie, mais un passage complémentaire qui renforce la profondeur stratégique de Pékin tout en offrant à Erevan une place de longue date sur la carte du commerce eurasien.
Contribution d’Asya Gasparyan, doctorante à la School of International Studies de l’Université de Trente, en Italie, et chercheuse au Regional Studies Center d’Erevan, en Arménie.
