Publié le 14 décembre 2023 à 13h00. La désertion d’un soldat du groupe Wagner en Norvège, en franchissant illégalement la frontière russe, a révélé un visage inattendu de la guerre en Ukraine et a conduit une journaliste norvégienne à enquêter sur les racines profondes de la violence en Russie.
- Un ancien combattant du groupe Wagner a fait défection en Norvège en janvier 2023, demandant l’asile.
- La journaliste Åsne Seierstad a rencontré ce déserteur, Andreï Medvedev, et a décidé d’écrire un livre basé sur son témoignage et ses propres investigations en Russie.
- L’ouvrage, “Ofred. La Russie vue de l’intérieur”, explore les causes profondes de la violence et du nationalisme en Russie, au-delà du conflit ukrainien.
L’affaire a commencé en janvier 2023, lorsque la police du Finnmark, dans le nord de la Norvège, a annoncé l’arrestation d’un homme ayant illégalement franchi la frontière russe. L’incident, en soi banal, a pris une tournure inattendue lorsque l’homme s’est révélé être Andreï Medvedev, un déserteur du groupe Wagner, une organisation paramilitaire russe impliquée dans le conflit en Ukraine.
Åsne Seierstad, journaliste norvégienne, a suivi de près cette affaire. Connaissant l’avocat de Medvedev, elle a pris contact avec lui, et quelques jours plus tard, le soldat déserteur l’a appelée, souhaitant la rencontrer. Leur première rencontre a eu lieu dans un pub, et cet échange a marqué le début d’une enquête qui a abouti à la publication de “Ofred. La Russie vue de l’intérieur”, un livre de près de 650 pages.
Seierstad insiste sur le caractère non amical de sa relation avec Medvedev.
« Lui et moi n’allions pas être amis. »
Åsne Seierstad, journaliste et auteure
Elle précise qu’elle ne partageait pas de bière avec lui, préférant l’eau minérale ou le café, afin de maintenir une distance professionnelle. “Nous vivons dans la même ville mais il n’aurait pas l’impression que j’étais quelqu’un qu’il pouvait appeler jour et nuit.”
Pour mener à bien son enquête, Seierstad a effectué huit voyages en Russie, un pays qu’elle connaît bien depuis son séjour dans les années 1990, lorsque son père était en mission à Leningrad (aujourd’hui Saint-Pétersbourg). Elle a appris le russe et s’est attachée à comprendre la culture et les mentalités russes.
Le livre commence par l’histoire d’Andreï Medvedev, son enfance difficile en Sibérie, marquée par la violence et l’alcoolisme, ses passages en orphelinat et en prison, puis son engagement dans l’armée et le groupe Wagner. Mais l’histoire de Medvedev n’est qu’un point de départ. Seierstad explore les racines plus profondes de la violence en Russie, en analysant les conséquences de la chute de l’Union soviétique et les erreurs commises par l’Occident dans les années 1990.
Selon elle, la transition vers une économie de marché a été chaotique et a entraîné une pauvreté généralisée.
« Ce qui s’est passé en Russie dans les années 90 n’était qu’un vœu pieux et c’est une erreur que nous, en Occident, commettons à maintes reprises. »
Åsne Seierstad, journaliste et auteure
Elle établit un parallèle avec les interventions occidentales en Afghanistan et en Irak, qu’elle considère comme des “thérapies de choc” ayant profité à une minorité.
Seierstad souligne que les riches russes, souvent liés au régime, ont trouvé refuge en Occident, notamment en Suisse, où leurs enfants fréquentent des écoles privées. Elle remet en question l’idée que les oligarques souhaitaient la guerre en Ukraine, estimant que le conflit a mis en péril leurs intérêts.
Elle a rencontré de jeunes Russes nationalistes, dont une jeune femme liée au collectif artistique Pussy Riot, qui affirmait vouloir rejoindre le front comme infirmière. Seierstad considère ces propos avec scepticisme, les qualifiant de “paroles vides de sens” de la part d’une “jeunesse Poutine”.
« Pour les jeunes riches que j’ai rencontrés, la guerre était un problème principalement parce que Louis Vuitton fermait ses magasins en Russie. »
Åsne Seierstad, journaliste et auteure
Seierstad reconnaît avoir pris des risques en se rendant en Russie, mais elle estime que cela valait la peine. Elle a obtenu un visa touristique en se présentant comme une simple visiteuse, sans mentionner ses travaux précédents. Elle a voyagé à travers le pays, des grandes villes aux régions les plus reculées, en empruntant des routes terrestres via la Turquie, la Finlande et les pays baltes.
Elle se demande si une histoire typique peut expliquer pourquoi un président élu par le peuple attaquerait un pays voisin pacifique. Elle cite Svetlana Alexievitch, qui a déclaré que “notre culture n’est pas l’amour, c’est la violence”. Seierstad observe une acceptation de la brutalité et de la violence dans la société russe.
Elle souligne que la guerre en Ukraine a déjà fait 250 000 morts du côté russe, contre 15 000 lors de la guerre soviétique en Afghanistan. Elle s’interroge sur les conséquences de ce conflit pour la Russie et sur l’émergence d’une nouvelle génération perdue.
Åsne Seierstad a reçu le prix de la Plume de la liberté de Torgny Segerstedt en 2010. Elle envisage de continuer à écrire sur la Russie, mais ne prévoit pas de s’y rendre prochainement.
Note de bas de page : Andreï Medvedev a vu sa demande d’asile rejetée et a fait appel. En attendant une décision, il réside dans un centre d’accueil pour réfugiés à Narvik.
Kristin Lundell est rédactrice et écrivaine à la rubrique culturelle d’Expressen.

