Publié le 11 décembre 2025 à 15h04. Face à une crise économique persistante et à l’isolement financier, les Vénézuéliens se tournent massivement vers les cryptomonnaies, notamment les *stablecoins*, pour leurs transactions quotidiennes, une tendance qui inquiète les autorités américaines et soulève des questions sur l’efficacité des sanctions.
- L’utilisation des pièces stables, en particulier l’USD Tether (USDT), s’est généralisée au Venezuela en raison de l’hyperinflation et de la perte de confiance dans le système bancaire.
- La saisie récente d’un pétrolier vénézuélien par les États-Unis met en lumière les efforts du gouvernement de Maduro pour contourner les sanctions grâce à des moyens alternatifs, dont les cryptomonnaies.
- Un rapport de TRM Labs révèle que près de 38 % du trafic internet vénézuélien vers les plateformes d’actifs numériques est dirigé vers un seul fournisseur d’échange P2P.
La dépendance croissante du Venezuela aux cryptomonnaies est devenue une réalité structurelle, selon une nouvelle analyse des Laboratoires TRM. Ces actifs numériques remplacent désormais les comptes bancaires traditionnels pour des millions de Vénézuéliens, leur permettant d’effectuer des paiements, de recevoir des fonds et de préserver leur épargne face à la dévaluation continue du bolivar.
Cette situation s’inscrit dans une longue histoire de contournement des sanctions par le régime de Maduro. Des transferts parallèles de pétrole aux courtiers maritimes en passant par le fiasco du Petro, le pays a toujours cherché des moyens de déplacer de la valeur. Les cryptomonnaies représentent le dernier chapitre de cette saga, offrant une infrastructure financière essentielle pour les civils, mais également un potentiel outil pour échapper aux sanctions.
« Pendant des années, le Venezuela a eu recours à tous les moyens disponibles pour déplacer de la valeur sous la pression des sanctions, que ce soit par le biais de transferts de pétrole parallèles, de courtiers maritimes ou de la faillite de Petro. La crypto est devenue le dernier chapitre de cette histoire. »
Ari Redbord, directeur des politiques mondiales chez TRM Labs
La saisie du pétrolier Skipper, confisqué près des côtes vénézuéliennes et naviguant sous pavillon frauduleux, a relancé les tensions entre Washington et Caracas. Selon Bloomberg, le navire avait déjà été sanctionné. Le New York Times a précisé qu’un juge américain avait ordonné sa capture en raison de son rôle antérieur dans la contrebande de pétrole.
L’analyse de TRM Labs souligne que l’adoption des *stablecoins* n’est pas motivée par la spéculation, mais par la nécessité de pallier les défaillances structurelles de l’économie vénézuélienne : pénuries de liquidités, pannes bancaires récurrentes et volatilité monétaire. L’USDT est devenu un outil pratique pour maintenir la valeur et effectuer des transactions avec moins de friction.
Les données révèlent l’ampleur du phénomène. Environ 38 % du trafic depuis les adresses IP vénézuéliennes vers les plateformes d’actifs numériques est dirigé vers un seul fournisseur d’échange P2P, soulignant son rôle central dans l’accès à ces outils. Des plateformes locales hybrides, combinant portefeuilles mobiles, conversion de monnaie fiduciaire et paiements internes, facilitent également les opérations quotidiennes, mais peuvent présenter des risques en raison de leur dépendance à des liquidités offshore et à des intermédiaires aux contrôles de conformité limités.
La situation est d’autant plus préoccupante que le cadre réglementaire vénézuélien est fragmenté. Suite à la restructuration de SUNACRIP en 2023 – un processus marqué par des accusations de corruption et la suspension du cadre réglementaire précédent – le pays se retrouve avec un système caractérisé par des licences peu claires, des fonctions institutionnelles qui se chevauchent et une capacité de contrôle réduite.
« Après la saisie du pétrolier, il est plus clair que jamais que les États-Unis se concentrent sur l’arrêt des flux pétroliers et financiers vénézuéliens et utiliser tous les outils disponibles pour perturber les réseaux d’évasion des sanctions et de criminalité financière. La crypto est une pièce de ce puzzle. »
Ari Redbord, directeur des politiques mondiales chez TRM Labs
Ce manque de définition a favorisé l’expansion des intermédiaires P2P, des courtiers informels et des fournisseurs imbriqués qui exécutent des transferts entre différentes juridictions sans normes solides d’identification et de vérification. Ces dynamiques, identifiées par l’étude, sont courantes dans les économies soumises à des sanctions strictes : création de portefeuilles éphémères, déplacements rapides de fonds, sauts entre différentes chaînes de blocs pour réduire la traçabilité, et recours à des mécanismes de compensation informels.
Malgré ces risques, l’essentiel du volume numérique est lié à des usages légitimes : paiement des salaires, soutien aux petites entreprises, importation de marchandises, annulation de services et réception de fonds en remplacement des canaux financiers traditionnels. TRM Labs insiste sur le fait que l’adoption massive des *stablecoins* répond à un besoin de stabilité et non à une volonté d’échapper aux sanctions.
L’évolution de l’environnement numérique vénézuélien dépendra de la persistance de l’instabilité macroéconomique, de la capacité de l’État à établir un cadre réglementaire cohérent et de l’expansion des plateformes ayant des liens institutionnels, ce qui pourrait accroître la surveillance nationale mais aussi attirer une plus grande attention internationale.

