Publié le 15 janvier 2026 à 07h11. Un procès à Lesbos, en Grèce, met aux bancs des accusés un Néerlandais et 23 autres humanitaires, accusés de trafic d’êtres humains alors qu’ils portaient secours à des migrants et réfugiés arrivant par bateau.
- La phase finale du procès contre Pieter Wittenberg et 23 autres secouristes débute ce jour sur l’île de Lesbos.
- Ils encourent jusqu’à 20 ans de prison pour trafic d’êtres humains, association de malfaiteurs et blanchiment d’argent.
- Les organisations de défense des droits de l’homme dénoncent une criminalisation de l’aide humanitaire qui dissuade les bénévoles et pourrait avoir des conséquences désastreuses.
Que faire face à la détresse humaine, lorsqu’un bateau rempli de réfugiés tente d’accoster ? La question, posée à de nombreux volontaires sur les plages de Lesbos, a pris une tournure judiciaire inattendue. Pieter Wittenberg, un Néerlandais de 78 ans, et 23 autres travailleurs humanitaires sont aujourd’hui confrontés à des accusations graves : trafic d’êtres humains, appartenance à une organisation criminelle et blanchiment d’argent.
Le procès, dont la phase finale s’ouvre ce jour sur l’île grecque, suscite l’inquiétude des organisations de défense des droits de l’homme. Elles dénoncent une criminalisation de l’aide humanitaire, destinée, selon elles, à décourager les bénévoles et à rendre les traversées plus dangereuses. Les accusés, pour leur part, affirment n’avoir fait qu’aider les réfugiés à rejoindre la terre ferme, parfois en collaboration avec les garde-côtes grecs.
Les enjeux sont considérables. Une condamnation pourrait entraîner une peine de prison maximale de vingt ans pour chacun des accusés. Au-delà de l’affaire individuelle, ce procès risque d’avoir un impact durable sur l’action humanitaire à Lesbos et dans d’autres zones de crise.
L’île de Lesbos, située à proximité des côtes turques, est depuis des années un point d’entrée majeur pour les migrants et les réfugiés en Europe. Malgré une diminution significative des arrivées ces dernières années, le flux persiste. En 2023, près de 48 000 personnes sont arrivées en Grèce par voie maritime, dont environ 4 000 à Lesbos, selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). HCR.
Depuis l’inculpation des 24 secouristes en 2018, les organisations humanitaires néerlandaises présentes sur l’île ont modifié leurs méthodes de travail. Elles ne se positionnent plus sur les plages à l’arrivée des bateaux, par crainte de poursuites judiciaires. Esther Vonk, directrice de la Boat Refugee Foundation, explique : « Si nos bénévoles aperçoivent un bateau, ils ne sont pas autorisés à intervenir directement et doivent immédiatement contacter les autorités compétentes. »
Cette nouvelle procédure pose un dilemme moral complexe. « Il est parfois difficile de rester passif face à la détresse des personnes à bord », confie Esther Vonk. « Mais nous savons que toute infraction aux règles pourrait entraîner la suspension de nos activités, y compris l’assistance médicale dans le camp de réfugiés. Personne ne pourrait alors bénéficier des soins dont il a désespérément besoin. »
« Lorsque les travailleurs humanitaires ont été inculpés, il y avait une peur générale parmi les bénévoles. »
Steffi de Pous, réalisatrice de Because We Carry
Steffi de Pous, réalisatrice du documentaire Because We Carry, a vécu à Lesbos en 2018 et y retourne régulièrement. Elle témoigne de l’atmosphère de crainte qui règne parmi les humanitaires. « Lorsque Pieter et les autres ont été inculpés, il y avait une peur générale parmi les bénévoles. Nous circulions toujours avec une voiture remplie de matériel médical, de couvertures, d’eau et de nourriture. Mais nous n’osions plus l’utiliser lorsque les bateaux arrivaient. »
La situation est d’autant plus préoccupante que des accusations de refoulements illégaux par les garde-côtes grecs se multiplient. Des réfugiés seraient renvoyés vers la Turquie, parfois de manière brutale, même après avoir atteint les côtes grecques. Les autorités grecques nient ces allégations.
« J’ai vu des drones survoler nos équipes à plusieurs reprises ces dernières années », raconte Steffi de Pous. « Un jour, quelqu’un nous observait avec des jumelles. J’ai compris qu’il fallait arrêter d’aider, par peur de finir en prison. Mais pourquoi devrais-je être punie pour avoir donné une couverture, une bouteille d’eau ou une barre de céréales ? »
Même en cas d’acquittement, l’affaire Wittenberg laissera des traces profondes. Les 24 accusés ont vécu plus de sept ans sous le spectre d’une possible condamnation, avec des difficultés à trouver un emploi en raison des soupçons qui pèsent sur eux. Les organisations humanitaires, quant à elles, ont dû revoir leurs méthodes de travail, privilégiant désormais la prudence et la conformité aux règles, au risque de compromettre l’efficacité de leur action.



