Publié le 24 octobre 2024 08h00. L’économie cubaine, déjà fragilisée, se trouve au bord du gouffre face à la crise vénézuélienne et à l’isolement croissant de ses anciens alliés, mettant en péril la survie du régime castriste.
- La dépendance de Cuba vis-à-vis du pétrole vénézuélien est devenue critique, les pénuries d’énergie entraînant des conséquences désastreuses sur l’économie et la vie quotidienne.
- Le soutien international dont bénéficiait Cuba s’amenuise : la Russie, l’Iran, la Chine et l’Union européenne se désengagent progressivement.
- La rhétorique anti-impérialiste du gouvernement cubain ne trouve plus d’écho auprès de ses voisins latino-américains, tandis que la pression américaine s’intensifie.
Depuis plus de vingt ans, Cuba et le Venezuela entretiennent une relation symbiotique, forgée au début des années 2000 par les accords entre Fidel Castro et Hugo Chávez. Cette alliance, basée sur un échange stratégique de ressources et de services, a permis à chacun de ces régimes de consolider son pouvoir.
La Havane a mis à disposition de Caracas des médecins, des conseillers militaires, des experts en renseignement et une idéologie de résistance face aux États-Unis. En contrepartie, le Venezuela a fourni du pétrole, des devises fortes et un soutien diplomatique crucial dans la région. Ce partenariat a conféré à Cuba un rôle prépondérant dans le chavisme et lui a offert une bouffée d’oxygène après l’effondrement de l’Union soviétique, son ancien protecteur.
Pendant des années, cet échange de pétrole contre assistance technique et politique a été présenté comme un modèle de coopération Sud-Sud. En réalité, il a créé une dépendance structurelle dont Cuba peine aujourd’hui à se défaire. Sans le pétrole vénézuélien, l’économie cubaine est incapable de résister. Les coupures d’électricité massives, les arrêts de production industrielle et la paralysie des transports témoignent de cette fragilité croissante.
Les analystes prévoient que si Nicolas Maduro venait à chuter, les conséquences pour La Havane seraient immédiates et dévastatrices. L’île perdrait sa principale source d’énergie stable et, avec elle, le peu d’équilibre économique qu’elle conserve encore.
L’effondrement d’un bouclier international
La situation géopolitique mondiale ne facilite pas la tâche de Cuba. Les alliés qui lui ont apporté un soutien politique ou économique à différentes époques connaissent à leur tour des difficultés.
La Russie, engluée dans le conflit en Ukraine, a considérablement réduit sa capacité d’aide. Les promesses de nouvelles livraisons de pétrole se sont estompées face à l’urgence de soutenir son effort de guerre et d’éviter les sanctions internationales. Le Kremlin privilégie désormais ses alliances avec la Chine et l’Inde et ne peut plus allouer des ressources à une île dont le retour sur investissement stratégique est incertain.
L’Iran, qui avait tenté ces dernières années de se rapprocher de La Havane et de Caracas, est également affaibli après les attaques conjointes des États-Unis et d’Israël contre ses installations militaires et nucléaires. Les projets de coopération technologique et énergétique avec Cuba ont été abandonnés, Téhéran étant confronté à ses propres priorités internes.
La Chine, quant à elle, a opté pour une approche pragmatique. L’arrivée de Donald Trump à la présidence américaine et la négociation d’un nouvel accord commercial bilatéral ont modifié les priorités de Pékin. Dans ce contexte, Cuba a perdu de son intérêt. Les projets d’investissement dans les télécommunications, l’énergie solaire et les transports restent purement symboliques, tandis que les banques chinoises ont durci leurs conditions de financement pour les entreprises cubaines.
Pékin maintient un discours d’amitié, mais a cessé d’agir en tant que véritable partenaire politique. Le seul intérêt de la puissance asiatique pour l’île réside peut-être dans sa proximité avec les États-Unis et son potentiel en tant que base pour des opérations d’espionnage électronique.
Même l’Union européenne se montre distante. Bruxelles a pris ses distances après les plaintes répétées concernant la répression et les violations des droits de l’homme à Cuba. Le Parlement européen a appelé à la libération des prisonniers politiques et à la fin des persécutions contre les dissidents, tandis que les ambassades européennes adoptent un profil bas. La coopération, autrefois modeste mais stable, s’est réduite à un formalisme dénué de substance.
Un continent en mutation
L’Amérique latine n’est plus non plus un refuge idéologique pour Cuba. La vague progressiste qui a dominé la région dans les années 2000 s’est essoufflée, laissant place à un pragmatisme croissant.
Le Brésil de Lula da Silva, autrefois un allié solide du chavisme et de Cuba, évite de commenter la crise vénézuélienne. Conscient du poids de son économie et de la nécessité de stabilité, Lula se tient à l’écart des confrontations idéologiques. Son silence est éloquent.
Le Mexique, autre partenaire traditionnel de La Havane, subit des pressions directes de Washington. La Maison Blanche conditionne les accords d’immigration et commerciaux à une position plus critique à l’égard de l’axe bolivarien. Bien que la présidente mexicaine évite de critiquer Cuba et maintienne ses livraisons de pétrole, elle sait que Washington observe et peut exercer des pressions.
Dans les Caraïbes, la situation est encore plus nette. Les petites nations qui formaient autrefois un bloc diplomatique de solidarité avec Cuba coopèrent désormais activement avec les États-Unis en matière de sécurité maritime et de lutte contre le trafic de drogue. La région est de nouveau sous l’influence de Washington, et le discours anti-impérialiste de Cuba semble dépassé.
La militarisation de la région renforce cette tendance. La flotte américaine déployée dans les eaux des Caraïbes, la plus importante depuis des décennies, vise non seulement à contenir le trafic de drogue, mais aussi à envoyer un message clair à Caracas et à La Havane.
La désignation du Cartel de los Soles comme organisation terroriste étrangère et l’inclusion de hauts responsables vénézuéliens sur les listes du Trésor ouvrent la voie à des sanctions croisées qui pourraient atteindre des entités cubaines. Le régime cubain, perçu à Washington comme « la tête du serpent » et complice du chavisme, est dans le collimateur.
Une rhétorique déconnectée
La réponse du gouvernement cubain a été, comme à son habitude, discursive. Dans des déclarations récentes, la ministre des Affaires étrangères Bruno Rodríguez Parrilla et le vice-ministre Carlos Fernández de Cossío ont répété le récit historique de la « révolution » : dénonciations de « l’impérialisme yankee », condamnations de la « doctrine Monroe » et appels au « droit souverain des peuples ».
« Personne ne croit à la fable de la lutte contre le trafic de drogue » utilisée par les États-Unis comme prétexte à leur agression, et la présence militaire nord-américaine dans les Caraïbes constitue une menace pour la paix régionale.
Carlos Fernández de Cossío, vice-ministre des Affaires étrangères
Rodríguez Parrilla a accusé Marco Rubio de mensonge et de promotion d’une offensive disproportionnée en violation du droit international.
Ce discours semble cependant appartenir à une autre époque. Dans l’Amérique latine actuelle, les gouvernements, y compris ceux de gauche, préfèrent le silence. Personne ne soutient ouvertement le récit de La Havane, ni ne reprend les slogans de l’anti-impérialisme classique.
La rhétorique révolutionnaire, qui autrefois trouvait un écho immédiat dans les forums internationaux, ne résonne aujourd’hui qu’au sein de l’appareil d’État cubain et de quelques satellites contraints. La propagande ne peut plus masquer la réalité du pouvoir.
Un pays au bord du précipice
La chute de Maduro aurait un impact politique, économique et social imprévisible sur Cuba. Les approvisionnements en pétrole seraient interrompus, les coupures d’électricité s’aggraveraient et le pays sombrerait dans un état de paralysie générale.
Le conglomérat GAESA, qui contrôle l’économie dollarisée et maintient une opacité totale sur les flux de devises étrangères, verrait ses revenus chuter en raison de la perte du pétrole vénézuélien et de la réduction de ses opérations régionales.
Dans la société civile, épuisée par l’inflation, la pénurie et la répression, le mécontentement pourrait se transformer en une nouvelle vague de protestations, moins entravée par la peur qu’auparavant.
Ces facteurs, conjugués à la crise épidémiologique qui s’aggrave à Cuba et à l’effondrement des services publics, aux pénuries croissantes, à la faim et au désespoir de la population, auraient un impact encore plus important sur le secteur du tourisme, l’un des piliers de l’économie cubaine.
Contrairement à la « Période spéciale », le peuple cubain n’est plus isolé sur le plan informationnel. Les réseaux sociaux, les plateformes de communication et l’expérience de l’émigration ont modifié sa perception de la crise.
La population ne croit plus aux sacrifices héroïques ni aux slogans de résistance. Face à un nouvel effondrement, le régime devra faire face à une société plus consciente et moins docile.
Un horizon sans alliés
Si Maduro tombe, La Havane perdra non seulement sa source d’énergie, mais aussi sa principale justification politique. Pendant des années, le chavisme a servi d’alibi idéologique au castrisme : la preuve qu’une résistance à la puissance américaine était encore possible. Sa disparition marquerait la fin d’une époque. Sans le Venezuela, Cuba se retrouverait sans miroir ni histoire.
L’histoire se répète, mais dans des conditions encore plus défavorables. Lorsque l’Union soviétique s’est effondrée, La Havane disposait encore d’une marge de manœuvre pétrolière et diplomatique grâce au Venezuela. Cette fois, il n’y aura ni refuge ni subvention. Ni Moscou, ni Pékin, ni le Mexique ne viendront à son secours.
Le régime cubain n’est pas préparé à la chute de Maduro, car il n’a jamais appris à survivre sans protecteur. Son économie, son appareil idéologique et sa structure politique ont été conçus pour dépendre des autres.
Aujourd’hui, ce modèle atteint ses limites. Le monde qui soutenait le castrisme s’est désagrégé, laissant derrière lui une île isolée, prisonnière de son propre discours. L’ère des subventions politiques est révolue. Si Caracas s’effondre, La Havane sera confrontée à la réalité la plus redoutée depuis 1959 : celle de devenir autonome. Et c’est une tâche pour laquelle le régime n’est absolument pas préparé.
