Publié le 16 mai 2024. Alors que Wall Street affiche des performances record grâce à l’essor des fonds spéculatifs, l’Europe peine à mobiliser son épargne considérable, se retrouvant paradoxalement à la traîne dans la création de richesse.
- Près de 5 000 milliards de dollars (environ 4 600 milliards d’euros) sont désormais gérés par les fonds spéculatifs américains.
- Plus de 10 000 milliards d’euros d’épargne européenne dorment sur des comptes, des assurances et des obligations à faible rendement.
- La Commission européenne prépare un plan ambitieux pour dynamiser l’investissement et orienter l’épargne vers l’économie réelle.
L’Europe, malgré des taux d’épargne parmi les plus élevés au monde, reste un investisseur relativement passif. Ce contraste frappant avec la dynamique des marchés américains, où les revenus excédentaires sont activement mis au travail, constitue un véritable paradoxe. Les fonds spéculatifs américains, qui ont atteint un niveau record de près de 5 000 milliards de dollars selon les données de HFR, illustrent cette culture de la prise de risque et de la recherche de rendement. Aux États-Unis, l’investissement est perçu comme un moteur de croissance, tandis qu’en Europe, la prudence et la recherche de sécurité prévalent souvent.
Plus de 35 % du patrimoine financier des ménages européens est détenu sous forme de dépôts bancaires, un chiffre cinq fois supérieur à celui des États-Unis. Ce comportement, enraciné dans des décennies d’inflation, de crises bancaires et d’incertitudes géopolitiques, est devenu un réflexe culturel. Cependant, dans un contexte d’inflation persistante et de déficits budgétaires mondiaux, la recherche de la sécurité financière se transforme en une perte de pouvoir d’achat.
Face à cette situation, la Commission européenne a lancé une nouvelle stratégie visant à mobiliser jusqu’à 10 000 milliards d’euros d’épargne et à les diriger vers des secteurs clés tels que les infrastructures, l’énergie, l’innovation et les marchés des capitaux. Il ne s’agit pas seulement d’une initiative économique, mais d’une tentative de modifier en profondeur l’ADN financier du continent.
Pourquoi cette accélération ? Le monde évolue rapidement, et l’Europe risque de se laisser distancer. Les États-Unis tirent parti de leurs atouts énergétiques, de Wall Street à la Silicon Valley, tandis que la Chine mise sur une croissance industrielle centralisée. L’Europe, si elle ne réagit pas, pourrait se retrouver prisonnière de sa propre inertie, avec une population riche mais une économie stagnante.
L’argent est disponible, mais il ne circule pas. Les banques européennes détiennent plus de 8 000 milliards d’euros de dépôts passifs. En Allemagne, le souvenir de la crise financière de 2008 incite toujours à la prudence. En France, plus de la moitié du patrimoine des ménages est placé dans des contrats d’assurance qui ne sont pas réellement investis. Dans les pays du sud de l’Europe, les liquidités et les obligations d’État restent les placements privilégiés.
Le contraste avec les États-Unis est saisissant : plus de 60 % des ménages américains possèdent des actions ou des fonds d’investissement, contre moins de 20 % en Europe. Cette différence ne relève pas seulement d’une question de stratégie, mais d’une véritable divergence de mentalités. L’Américain considère le marché comme un outil de croissance, tandis que l’Européen y voit un risque.
L’année 2025 pourrait marquer un tournant. La Commission européenne prépare un ensemble de mesures pour lever les obstacles à l’investissement individuel, avec l’objectif de transformer l’épargnant en investisseur. Cette transformation ne passera pas par la spéculation, mais par la création d’un environnement accessible, numérique et incitatif. Ces mesures comprennent :
- Des produits financiers standardisés à l’échelle européenne.
- Des avantages fiscaux pour les investissements à long terme.
- Des comptes d’investissement numériques.
- La création d’un marché unique des capitaux au sein de l’Union européenne (Union des marchés des capitaux).
L’idée est de passer de 27 marchés nationaux fragmentés à un marché des capitaux européen unifié, capable de financer l’économie non pas par le biais de subventions, mais grâce à son propre capital.
Mais le problème ne se limite pas à la réglementation. Il est également culturel. Alors que les Américains investissent activement, les Européens ne réalisent souvent pas qu’ils investissent déjà indirectement, par l’intermédiaire de fonds de pension et de compagnies d’assurance qui investissent dans des ETF et des fonds spéculatifs américains. En d’autres termes, l’épargne européenne finance la croissance américaine.
Le capitalisme a ses centres névralgiques. L’Europe en est absente depuis trop longtemps. Mais elle pourrait retrouver sa place, à condition de transformer ses liquidités massives en investissements productifs. Selon la Banque européenne d’investissement, 1 500 milliards d’euros d’investissements privés supplémentaires par an pourraient ajouter entre 1 et 1,5 point de pourcentage au PIB de l’UE, soit plus que le plan de relance post-COVID.
Avant que les capitaux ne commencent à affluer, un changement de mentalité est nécessaire. L’Europe doit convaincre ses citoyens que l’investissement n’est pas un jeu, mais une responsabilité. Que le risque n’est pas un ennemi, mais un outil. Et que la croissance ne vient pas de l’épargne, mais de la participation.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Depuis 2010, l’indice S&P 500 a progressé de plus de 400 %, tandis que les indices boursiers européens n’ont augmenté que de 150 %. Ce n’est pas parce que l’Europe manque d’entreprises compétitives, mais parce qu’il y a trop peu d’investisseurs.
La plus grande ironie ? Les Européens qui craignent d’investir prennent déjà des risques, sans même s’en rendre compte. Ils perdent du pouvoir d’achat à cause de l’inflation, manquent les opportunités offertes par les marchés financiers et sont à la traîne. L’argent qui ne circule pas finit toujours par trouver un autre endroit où se loger.
Le monde n’attend pas. L’Amérique investit. L’Asie produit. L’Europe détient l’argent. Il est temps que cela change.
*Ce document est de nature analytique et ne constitue pas un conseil en investissement.
