Publié le 6 décembre 2025 16:57:00. Cuba est tiraillé par une lutte de pouvoir interne entre les sphères politique, militaire et économique, qui entrave toute tentative de réforme et aggrave une crise économique déjà profonde, notamment en matière d’accès aux devises et de contrôle des transferts de fonds.
- Un triangle de pouvoir complexe, composé du complexe d’affaires GAESA, de l’appareil technocratique et de la police politique, se dispute le contrôle de l’économie cubaine.
- La répression financière s’intensifie, visant les réseaux de transferts de fonds informels et les acteurs du secteur privé, malgré leur rôle crucial dans l’approvisionnement du pays.
- L’absence de stratégie commune entre ces différents pôles de pouvoir menace d’aggraver la pénurie de biens de première nécessité et le désespoir de la population.
À Cuba, la situation économique est dominée non pas par une direction unifiée, mais par une dynamique complexe de rivalités et de contrôle mutuel entre différents centres de pouvoir. Le leadership politico-militaire, l’appareil technocratique et les forces de sécurité intérieure s’affrontent pour maîtriser l’État, la monnaie et la société, tout en partageant une obsession commune : préserver la primauté de l’entreprise d’État socialiste et le monopole sur les devises étrangères entrant dans le pays.
L’ouverture limitée au secteur privé et les promesses de « modernisation » économique apparaissent davantage comme des tactiques dilatoires qu’une véritable transformation structurelle. Ces mesures visent à gagner du temps face à l’effondrement économique, sans remettre en question l’objectif de rétablir un système de contrôle étatique exclusif des flux financiers, notamment les transferts de fonds.
Au sommet de ce triangle de pouvoir se trouve le complexe d’affaires GAESA (Grupo de Administración Empresarial S.A.), qui contrôle les Forces armées révolutionnaires (FAR), le tourisme, le commerce extérieur, les opérations bancaires en devises et une part importante des envois de fonds officiels. Ce bloc ne se préoccupe pas de l’efficacité économique ou du bien-être de la population, mais uniquement de s’assurer que chaque dollar transite par ses canaux. C’est ce qui explique l’offensive actuelle contre les réseaux de « financiers » en exil et les transferts de fonds parallèles, qui, selon les chiffres officiels, représentent désormais la majorité des fonds qui ne passent pas par FINCIMEX ou d’autres entités étatiques.
Les autorités ont perdu une part significative de leur contrôle sur les envois de fonds, mais au lieu de s’adapter, elles cherchent à les réintégrer dans le système étatique par le biais de décrets, de campagnes médiatiques et d’opérations policières.
Le deuxième pôle de ce triangle est l’appareil technocratico-économique, regroupant la Banque centrale, les ministères et les économistes officiels. Ces acteurs reconnaissent l’ampleur de la crise et évoquent un marché des changes « dysfonctionnel », promettant de « reprendre le contrôle du dollar » grâce à de nouveaux mécanismes d’échange « flexibles » ou « plus réalistes ». Ils expliquent dans les médias officiels les raisons de la flambée de l’inflation, de l’effondrement du peso et de la dollarisation de facto de l’économie, mais sans jamais remettre en question le rôle central de l’entreprise d’État ou la domination de GAESA sur les devises étrangères. Leur marge de manœuvre est limitée : ils proposent de s’intégrer au marché des changes informel pour attirer les envois de fonds et soutenir les MPME (Micro, Petites et Moyennes Entreprises), tandis que le troisième pôle de pouvoir criminalise de nombreux acteurs qui contribuent à ce marché.
Le troisième pôle est l’appareil répressif, comprenant le Ministère de l’Intérieur, la Sécurité de l’État, le parquet et les tribunaux. Il est devenu un instrument de contrôle économique, menant des enquêtes sur le « trafic illégal de devises », les « financiers » à l’étranger et les réseaux de transferts de fonds alternatifs reliant Miami à plusieurs provinces cubaines. Les dossiers révèlent comment ceux qui collectent des dollars à l’extérieur de l’île et les convertissent en pesos à Cuba, approvisionnent les MPME en marchandises importées par des canaux non étatiques ou paient des fournisseurs en utilisant des moyens financiers parallèles, contournant les canaux de paiement et d’importation officiels, inefficaces et chroniquement à court de liquidités. Cette répression ne vise pas à résoudre la crise, mais à punir toute activité économique échappant au contrôle direct de l’État-GAESA, même si la survie quotidienne de millions de Cubains en dépend.
Ces trois pôles convergent sur deux points essentiels : la volonté de conserver le pouvoir politique sans contrôle démocratique et la considération des entreprises privées comme un « mal nécessaire », qu’il faut maintenir subordonné à l’État ou, à terme, éliminer si elles acquièrent trop d’autonomie.
Cette ambivalence se traduit par un double discours : des facilités sont annoncées pour les MPME, avec des investissements et des marchés de gros, tandis que le marché informel des changes est impitoyablement traqué, les entrepreneurs collaborant avec des financiers sont persécutés et les magasins de devises contrôlés par GAESA sont renforcés dans le but de recentraliser les envois de fonds et la consommation, comme lors des précédentes tentatives de « dollarisation par le haut ». Le secteur privé est toléré par défaut, faute d’alternative pour l’approvisionnement, mais on lui rappelle constamment qu’il opère sur des terres empruntées et révocables.
L’absence de coordination entre ces trois blocs aggrave la situation. Le leadership politico-militaire a besoin de devises et de certaines activités privées, mais bloque tout mécanisme qui réduirait son intermédiation. Les technocrates parlent de marchés des changes « plus réalistes » tandis que l’appareil répressif démantèle ceux qui les rendent possibles. La population se retrouve prise au piège d’un peso dévalué, de dollars inaccessibles et d’une répression financière croissante.
Les conséquences de cette nouvelle vague de répression ne se feront pas sentir immédiatement. Décembre est une période « achetée », car les MPME ont constitué des stocks pour les fêtes de fin d’année. Les vrais dégâts se manifesteront plus tard. L’émergence, sous l’égide du MININT, d’un marché des changes informel a déjà conduit de nombreuses MPME à réduire ou à suspendre leurs importations alimentaires pour l’année prochaine. Cela se traduira par une pénurie de produits dans les marchés et les magasins qui assurent actuellement la majorité de l’offre, dès les premiers mois de 2026.
C’est à ce moment-là que la crise atteindra son paroxysme : moins de nourriture, moins de variété, des prix plus élevés et un désespoir accru. Tant que les dirigeants cubains continueront à se battre pour le contrôle et les dollars, sans direction commune ni véritable ouverture économique et politique, le pays restera prisonnier d’une crise permanente qui ne fera que s’aggraver.
