Publié le 10 janvier 2026 à 01h15. En 1958, l’Indonésie a déjoué une opération secrète de la CIA visant à déstabiliser le gouvernement de Soekarno, révélant une ingérence américaine qui résonne encore aujourd’hui.
- En 1958, un avion B-26 piloté par un agent de la CIA a été abattu par l’armée indonésienne (TNI) au-dessus d’Ambon.
- L’arrestation de l’agent américain Allen Lawrence Pope a confirmé les soupçons de Jakarta concernant une implication étrangère dans le conflit de Permesta.
- Des documents de la CIA déclassifiés ultérieurement ont révélé que Washington considérait Soekarno comme un dirigeant de plus en plus proche du communisme et cherchait à affaiblir son pouvoir.
Un incident survenu en 1958 à Sulawesi a failli transformer l’Indonésie en terrain d’opération clandestine de la CIA. Alors que le mouvement de lutte populaire universelle (Permesta) prenait de l’ampleur, alimenté par un mécontentement régional face à la centralisation du pouvoir à Jakarta, l’armée indonésienne (TNI) a détecté une implication étrangère suspecte. Des bombardements aériens ont été signalés dans la région d’Ambon, incitant le TNI à renforcer sa vigilance.
Le point culminant de cette tension s’est produit lorsqu’un avion B-26 a été repéré en train d’attaquer les eaux d’Ambon. Les navires de la marine indonésienne ont immédiatement riposté, touchant l’appareil, qui a fini par s’écraser en mer. Deux membres d’équipage ont survécu en s’éjectant en parachute, et l’un d’eux a été capturé. L’enquête a révélé que l’un des pilotes était un citoyen américain, Allen Lawrence Pope.
L’arrestation de Pope a provoqué une vive réaction du président Soekarno, qui s’est dit convaincu de son appartenance à la CIA. Dans son autobiographie, Bung Karno : porte-parole du peuple indonésien (1965), il a déclaré :
« Je suis sûr à 99,9% que Pope est un agent de la CIA. […] Dans chaque nouveau pays en développement, les gens verront de nombreux agents américains errer. »
Soekarno, président indonésien
L’enquête a confirmé que Pope était un vétéran de l’armée américaine qui pilotait l’avion depuis une base américaine située près des Philippines. Bien qu’il n’ait pas été le seul pilote mercenaire employé par la CIA, il fut le seul capturé. Le gouvernement américain a initialement nié toute implication, mais Pope a été jugé et condamné à mort, avant d’être finalement gracié.
Des décennies plus tard, la publication d’archives secrètes de la CIA a confirmé que les États-Unis avaient bel et bien planifié une opération visant à déstabiliser le gouvernement de Soekarno. Un document de la CIA intitulé “La position de force du président indonésien Soekarno” (7 février 1964) révélait que Washington considérait Soekarno comme de plus en plus enclin au communisme. La CIA voyait dans les troubles à Sulawesi et à Sumatra une opportunité stratégique pour affaiblir son pouvoir.
Selon un autre document de la CIA, daté du 15 mai 1958, intitulé Opération indonésienne : concept d’opération original, les troubles régionaux étaient perçus comme un moyen de pression politique sur le centre du pouvoir à Java. La CIA encourageait explicitement les forces anticommunistes dans les îles périphériques à agir contre le gouvernement central :
« Utiliser toute influence ou pression disponible et pouvant être exercée par les forces anticommunistes dans les îles périphériques pour poursuivre nos efforts visant à unir et encourager à agir ensemble les éléments non communistes et anticommunistes de Java contre les communistes. »
L’arrestation d’Allen Pope témoigne de la capacité de l’Indonésie à contrecarrer les opérations secrètes de la CIA. Cet épisode, qui remonte à plusieurs décennies, rappelle que l’ingérence étrangère est une menace persistante, et que les opérations secrètes, par nature, restent souvent cachées jusqu’à la déclassification de documents confidentiels.
(mfa/luc)
