Publié le 5 octobre 2025 à 18h37. Les États-Unis pourraient franchir une étape inédite dans la lutte contre la cybercriminalité en envisageant de ressusciter une pratique datant de plusieurs siècles : les lettres de marque et de représailles, permettant ainsi à des acteurs privés de traquer les cybercriminels. Cette proposition controversée soulève des questions éthiques et stratégiques majeures.
- Un projet de loi américain propose d’autoriser des acteurs privés à mener des cyberattaques contre des organisations criminelles étrangères.
- Ce modèle s’inspire des lettres de marque et de représailles, utilisées historiquement pour autoriser des navires privés à agir au nom d’un pays.
- La mesure suscite de vives inquiétudes quant au manque de contrôle, aux risques de dommages collatéraux et aux implications pour le droit international.
Washington envisage une approche radicale pour contrer la montée en puissance des cyberattaques, des rançongiciels aux fraudes cryptographiques, en passant par les groupes de pirates soutenus par des États. Le Scam Farms Marque and Regiels Authorization Act de 2025, porté par le député républicain David Schweikert, vise à donner à des entreprises de cybersécurité ou à des particuliers le pouvoir de mener des opérations offensives dans le cyberespace contre des cibles étrangères. Cette initiative s’appuie sur un précédent historique : les lettres de marque et de représailles, ou « lettres de course », qui autorisaient, au XVIIIe siècle, des navires privés à attaquer les navires ennemis au nom des États-Unis pendant la guerre d’Indépendance.
L’idée est de pallier les lacunes des forces de l’ordre traditionnelles, dépassées par la complexité et la rapidité des menaces numériques. Selon le rapport sur la criminalité Internet du FBI pour 2024, les États-Unis ont enregistré 859 000 signalements de cybercriminalité, pour une perte totale estimée à 16 milliards de dollars (environ 14,7 milliards d’euros). Les personnes âgées et les entreprises ont été particulièrement touchées, avec des pertes s’élevant respectivement à 5 milliards de dollars (environ 4,6 milliards d’euros). Beaucoup de ces attaques proviennent de pays comme la Corée du Nord, la Chine ou la Russie, où les réseaux criminels opèrent souvent avec la complicité, voire la participation, des autorités locales.
Les partisans de ce projet de loi mettent en avant l’efficacité potentielle d’une approche plus flexible et moins bureaucratique. Ils soulignent que les sociétés de sécurité privées et les « hackers éthiques » pourraient agir plus rapidement et de manière plus ciblée que les agences gouvernementales, souvent entravées par des contraintes diplomatiques et juridiques. Historiquement, les corsaires ont souvent obtenu plus de succès que la marine officielle, une logique que certains souhaitent transposer dans le cyberespace. De plus, la perspective d’être piratés à tout moment pourrait dissuader les cybercriminels et rendre leurs activités moins rentables.
Cependant, cette proposition suscite de vives critiques et soulève de nombreuses inquiétudes. Le principal problème réside dans le manque de contrôle et de supervision. Qui garantira que les « corsaires numériques » respectent les règles et ne s’attaquent pas à des cibles innocentes ? Qui indemnisera les victimes de dommages collatéraux ? Et surtout, qui définira qui est un « cybercriminel » ? Le projet de loi donne au président américain le pouvoir d’attribuer ces lettres de marque, une concentration de pouvoir potentiellement dangereuse. La définition de la « cybercriminalité » est délibérément large, incluant non seulement les attaques de rançongiciels et le vol d’identité, mais aussi les groupes de pirates soutenus par des États, ouvrant ainsi la porte à des cyberattaques à motivation politique.
Les implications juridiques internationales sont également préoccupantes. Le piratage dans un pays étranger constitue une violation du droit international, sauf s’il est effectué avec le consentement de l’État concerné. Si les États-Unis légalisaient les activités de pirates privés, cela pourrait être considéré comme un acte d’agression, avec des conséquences imprévisibles. D’autres pays, comme la Chine ou la Russie, pourraient réagir en autorisant leurs propres « cyber-corsaires » ou en lançant des cyberattaques contre les infrastructures américaines, créant ainsi un véritable « Far West numérique » où chaque État appliquerait ses propres règles.
L’ironie de la situation est que les États-Unis risquent de faire exactement ce qu’ils reprochent à des régimes autoritaires comme la Chine et la Russie, qui utilisent déjà des pirates informatiques soutenus par l’État pour espionner ou saboter leurs adversaires. La seule différence serait que les États-Unis donneraient à leurs « cyber-corsaires » une couverture juridique, sans pour autant changer la nature de leurs activités. Comme le souligne Time, l’idée est séduisante, mais les risques sont considérables.
Au lieu de légaliser les pirates privés, il est impératif de renforcer la coopération internationale contre la cybercriminalité, d’investir dans la cyberdéfense de l’État et de garantir une protection efficace des victimes. L’histoire nous enseigne que les acteurs privés créent souvent plus de problèmes qu’ils n’en résolvent en temps de guerre. À l’ère numérique, où les frontières entre la guerre et le crime sont de plus en plus floues, une telle loi serait un pas dans la mauvaise direction. La question fondamentale est de savoir si nous devons créer un système où la justice devient une marchandise, ou si nous n’avons pas besoin de plus de certitude juridique, de plus de coopération et de plus de protection pour les victimes.