Publié le 9 octobre 2025 à 03h01. Le gouvernement argentin a créé par décret un centre national antiterroriste (CNA) placé sous la tutelle du Secrétariat d’État au renseignement (SIDE), une initiative critiquée par l’opposition et les défenseurs des droits de l’homme qui y voient une instrumentalisation politique et une extension excessive des pouvoirs de surveillance.
- Création d’un Centre National Antiterroriste (CNA) rattaché au SIDE, avec une implication opérationnelle du Ministère de la Sécurité.
- Annonce de cette création par Patricia Bullrich, perçue comme un atout dans sa campagne pour le Sénat.
- Préoccupations concernant une définition large du « terrorisme » et une possible instrumentalisation politique de la lutte contre le terrorisme.
Le gouvernement argentin a officialisé la création du Centre National Antiterroriste (CNA) par le décret 717/2025, une initiative annoncée en grande pompe par la ministre de la Sécurité, Patricia Bullrich, et le chef du SIDE, Sergio Neiffert. Si le CNA sera formellement sous le contrôle du Secrétariat d’État au renseignement (SIDE), son fonctionnement opérationnel dépendra du Ministère de la Sécurité.
Selon le décret, le CNA aura pour mission de « réceptionner, d’intégrer et d’analyser les informations disponibles pour la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme violent, de concevoir des stratégies spécifiques contre ces menaces et d’établir des critères d’action et de coordination ». Pour l’instant, les détails concernant son fonctionnement restent flous. Neiffert a simplement indiqué que le CNA sera basé dans les locaux du SIDE et ne nécessitera pas de ressources supplémentaires.
L’annonce intervient alors que Patricia Bullrich ambitionne de se présenter au Sénat, ce qui alimente les critiques selon lesquelles cette création serait avant tout une manœuvre politique. L’initiative est également interprétée comme une volonté de renforcer l’alignement de l’administration de Javier Milei avec les États-Unis et Israël, et de se conformer aux exigences du Groupe d’action financière (GAFI).
Le CNA impliquera plusieurs ministères et agences, dont le Ministère de la Défense, les Affaires étrangères, les forces de sécurité fédérales, l’Unité d’Information Financière (UIF) – qui a le pouvoir de geler les avoirs des personnes et entités inscrites au Registre public des personnes et entités liées à des actes de terrorisme et à leur financement (Repet) – l’Agence de Recouvrement et de Contrôle des Douanes (ARCA) et la Direction Nationale des Migrations (DNM). Des liens avec les provinces, les municipalités, et même des organisations publiques et privées, y compris potentiellement des entreprises, sont également envisagés.
L’inclusion du Ministère de la Défense dans ce dispositif suscite des inquiétudes quant à une possible militarisation de la sécurité intérieure. La définition du « terrorisme » employée par Bullrich est jugée particulièrement large, englobant aussi bien les manifestants que les membres de la communauté mapuche, qu’elle avait qualifiés de « terroristes mapuches » sur les réseaux sociaux il y a neuf mois.
Cette affaire intervient après plusieurs tentatives controversées du gouvernement de Bullrich, lors de son précédent passage au gouvernement Macri, de dénoncer des complots terroristes. En 2023, une enquête sur un prétendu complot impliquant un coiffeur, un joueur de ping-pong et un individu se présentant comme un mercenaire américain a été classée sans suite par la juge Maria Eugenia Capuchetti. L’année précédente, le Ministère de la Sécurité avait évoqué l’existence d’un groupe de « terroristes végétaliens » impliqués dans l’envoi d’un colis explosif à un représentant de la Société rurale argentine (SRA), une affaire qui s’est également soldée par un classement sans suite après la découverte de côtelettes de viande dans le congélateur du suspect.
L’Agence fédérale de renseignement (AFI), sous le gouvernement Macri, avait également été accusée d’avoir fabriqué des menaces terroristes pour justifier l’espionnage de personnalités politiques, notamment Cristina Fernández de Kirchner.
Le décret invite le Parquet à rejoindre le CNA, mais pour l’instant, aucun contact n’a été établi avec le pouvoir exécutif. Le Parquet dispose déjà d’un Secrétariat pour l’analyse globale du terrorisme international (SAIT), créé en 2018 et dirigé par Juan Olima Homme, un proche collaborateur de l’avocat intérimaire Eduardo Casal, qui assure également la liaison avec le SIDE pour l’analyse des renseignements.
Le SIDE est actuellement sous le feu des critiques après que la Commission bicamérale pour la supervision des organisations et activités de renseignement (CBI) lui a demandé de revoir son Plan National de Renseignement (PIN), jugé incompatible avec les normes juridiques. Le PIN prévoyait notamment que des rassemblements de masse puissent être considérés comme des « cibles d’opportunité » pour une attaque terroriste, autorisant ainsi le SIDE à intervenir lors de manifestations, de concerts ou de matchs de football.
La CBI a également dénoncé une « inflation » des structures au sein du SIDE, suite à la décision de Javier Milei de démanteler l’AFI, de ressusciter le SIDE et de le diviser en quatre agences, contribuant à une « éléphantiasis organisationnelle ». Selon certains observateurs, le CNA ne serait qu’une nouvelle structure bureaucratique de plus, destinée à affaiblir l’État de l’intérieur.
L’annonce de la création du CNA a été faite le jour anniversaire de l’attaque du Hamas, ce qui a été interprété comme une tentative de renforcer l’alignement avec la politique de Benjamin Netanyahu. Le décret mentionne également que les États-Unis et l’Espagne ont créé des organisations antiterroristes après les attentats de 2001 et 2004. Cependant, en Argentine, les attentats contre l’ambassade d’Israël et l’AMIA restent non résolus, et il est peu probable qu’une organisation créée plus de trente ans après puisse y apporter une solution, surtout compte tenu des soupçons qui pèsent sur le SIDE quant à l’utilisation de ses fonds réservés pour entraver l’enquête sur l’attentat du 18 juillet 1994.
Des experts et des organisations de défense des droits de l’homme ont exprimé leur inquiétude quant aux conséquences potentielles du lancement du CNA. « Tout va de mal en pis », a résumé María del Carmen Verdú, représentante de la Coordonnatrice contre la répression policière et institutionnelle (Correpi). Myriam Bregman, présidente du Centre des professionnels des droits de l’homme (Ceprodh), a dénoncé sur X le fait que la gestion sécuritaire de Bullrich soit « toujours orientée vers la recherche de complots délirants pour justifier des persécutions politiques ».
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