La guerre en Ukraine et les tensions persistantes en mer Noire ne se traduisent plus seulement par des fluctuations de prix à court terme du pétrole, mais façonnent désormais les perspectives d’investissement à long terme. Cette instabilité géopolitique, conjuguée à la transition énergétique en cours, crée un climat d’incertitude qui pèse sur les décisions d’investissement dans le secteur pétrolier.
Les marchés pétroliers réagissent aux crises géopolitiques comme à des ondes de choc. Les récents cessez-le-feu à Gaza, les attaques de drones ukrainiens contre les raffineries russes en Sibérie occidentale et les sanctions internationales provoquent généralement une flambée des prix à terme. Cependant, un phénomène particulier se produit actuellement : la prime de risque géopolitique tend à aplatir la courbe des contrats à terme, limitant la hausse des prix à long terme.
Ce phénomène, appelé « report », est lié aux craintes immédiates concernant l’approvisionnement, mais s’explique également par une incertitude quant aux prix futurs. Les investisseurs, face à cette instabilité politique, exigent une marge de sécurité plus importante, ce qui rend les investissements pétroliers moins attractifs.
Dans des conditions normales, la courbe des contrats à terme sur le pétrole brut est généralement en contango, c’est-à-dire que les prix futurs sont supérieurs aux prix au comptant, reflétant le coût du stockage et la valeur temporelle de l’argent. Le « report » observé actuellement suggère une panique du marché ou une pénurie d’approvisionnement sévère.
La situation en mer Noire est particulièrement préoccupante. La guerre en Ukraine se poursuit, et les attaques de drones ukrainiens contre les raffineries pétrolières russes en Sibérie occidentale entraînent des perturbations de l’approvisionnement à court terme et modifient les prix à terme. Cette mer constitue une voie maritime essentielle pour l’exportation du pétrole et du gaz de la région de la mer Caspienne vers l’Asie centrale et les marchés européens, représentant environ 3 % des approvisionnements mondiaux.
Cette instabilité a introduit un risque durable sur la partie longue de la courbe des contrats à terme. Auparavant, les fluctuations de cette partie de la courbe étaient généralement dues à des problèmes temporaires, comme une tempête ou la fermeture d’un port spécifique. Aujourd’hui, les entreprises pétrolières doivent anticiper la possibilité de devoir reconstruire leurs chaînes d’approvisionnement, voire changer de source d’énergie, en intégrant la guerre comme un facteur permanent de leurs activités.
Ce dilemme se reflète dans l’évolution du spread Brent à un an (différence entre le premier et le treizième contrat). Si ce spread est sensible aux événements actuels, le spread à quatre ou cinq ans reste relativement stable, mais est affecté par ce que l’on appelle la « remise de transition ».
Les prix du pétrole dans quatre à cinq ans pourraient être alourdis par deux facteurs principaux : un éventuel passage massif aux énergies vertes et l’impact des investisseurs qui anticipent cette transition. La courbe des contrats à terme sur le pétrole Brent montre actuellement un « report », avec des prix plus élevés anticipés à mesure que l’on s’éloigne dans le temps, entre 2026 et 2030. Le marché anticipe une augmentation de la production pétrolière parallèlement à l’inflation, en tenant compte de la prime de risque et de l’augmentation des coûts d’extraction.
Cette situation crée une tension entre une « prime de guerre », liée aux risques géopolitiques, et une « remise de transition », reflétant les perspectives d’une demande future plus faible. Les signaux de prix à long terme destinés aux investisseurs ont ainsi été modifiés. Historiquement, les perspectives à quatre ou cinq ans étaient utilisées pour rassurer et financer les décisions d’investissement finales (FID) pour des projets pétroliers de plusieurs milliards d’euros.
Les fonds spéculatifs se protègent contre cette volatilité géopolitique en utilisant des contrats à long terme, estimant que les prix du pétrole seront plus bas à terme. Ces contrats laissent présager qu’une fin de la guerre en Ukraine, ou un passage massif aux énergies renouvelables, entraînera une baisse significative des prix.
Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la consommation européenne de pétrole devrait diminuer plus rapidement que prévu en 2022. Cette évolution de la courbe Brent envoie un signal de prudence aux investisseurs et aux entreprises qui envisagent de se lancer dans des projets pétroliers à long terme.
Les entreprises énergétiques, telles qu’Exxon, Chevron et TotalEnergies, pourraient être de plus en plus réticentes à s’engager dans des projets majeurs avec un horizon de plus de dix ans, privilégiant les projets à plus court terme. Cette réduction des investissements à long terme crée les conditions propices à des pics de prix plus importants et plus fréquents. En cas de nouvel événement géopolitique majeur, le marché pourrait être incapable d’y faire face en se concentrant sur les projets à court terme.
Les développements en mer Noire créent donc une incertitude considérable pour les investisseurs, amplifiant les risques dans le secteur des matières premières.