À l’heure où les États-Unis semblent remettre en question la valeur de leurs alliances internationales, il est instructif de se souvenir d’une période où ces liens se sont avérés essentiels pour éviter une catastrophe nucléaire. L’anniversaire de la crise des missiles de Cuba offre une occasion de rappeler le rôle crucial joué par les alliés américains en Amérique latine, en Europe et en Afrique dans la résolution pacifique de ce conflit en octobre 1962.
Le 16 octobre 1962, le président John F. Kennedy fut informé de la présence secrète de missiles nucléaires soviétiques à Cuba, capables d’atteindre une grande partie des États-Unis et de l’Amérique latine. Sa réponse fut de décréter une « quarantaine » navale autour de l’île, dans le but de contraindre le Premier ministre soviétique Nikita Khrouchtchev à retirer les missiles. Cette stratégie reposait sur une action coordonnée avec les alliés latino-américains, notamment au sein de l’Organisation des États américains (OEA).
Kennedy avait besoin du soutien de l’OEA pour légitimer juridiquement la quarantaine. Sans cette approbation, celle-ci aurait pu être considérée comme un acte de guerre au regard du droit international. Le 22 octobre, Kennedy s’adressa à la nation, révélant au public américain et au monde entier la menace que représentaient les missiles soviétiques. Il appela à une réunion immédiate de l’OEA pour invoquer les articles 6 et 8 du Traité de Rio, afin d’établir la quarantaine et de défendre la sécurité de l’hémisphère.
Le lendemain, les représentants de tous les pays membres de l’OEA se réunirent à Washington. L’approbation unanime de la proposition de Kennedy donna à la quarantaine une base juridique internationale solide, tant sur le plan hémisphérique que collectif. Ce soutien latino-américain envoya un message clair : la présence des missiles soviétiques à Cuba était une question de sécurité pour l’ensemble de la région, et non pas simplement une escalade des tensions entre les États-Unis, Cuba et l’Union soviétique.
L’Amérique latine ne s’est pas limitée à un soutien diplomatique. L’Argentine et le Venezuela ont chacun mis à disposition deux destroyers et des avions. Le Venezuela a même soumis son unique sous-marin à la quarantaine. Le Costa Rica et Haïti ont offert l’utilisation de leurs ports aux navires participant à l’opération, tandis que la République dominicaine a proposé des navires et le Guatemala, le Nicaragua et le Honduras ont mis à disposition leurs bases aériennes et navales. Ces forces combinées formèrent la Force opérationnelle interaméricaine de quarantaine 137, sous le commandement du commandant de la Force de l’Atlantique Sud, basée à Trinidad, qui patrouilla dans les eaux des Caraïbes.
Selon le général soviétique Anatoli Gribkov, les renseignements soviétiques indiquaient que « parmi les six ou sept divisions qui se préparaient à attaquer Cuba, il y avait des forces argentines, des forces vénézuéliennes et des forces de la République dominicaine, et un soutien militaire était prêt à venir de l’Équateur, de la Colombie, du Costa Rica, du Pérou, du Honduras, d’Haïti, du Guatemala et du Nicaragua ». Cette démonstration de solidarité envoya un message clair à Fidel Castro et à l’Union soviétique : Cuba était encerclée par des nations prêtes à agir si les missiles n’étaient pas retirés.
Parallèlement, les alliés européens de l’OTAN ont apporté un soutien géopolitique crucial. Le Premier ministre britannique Harold MacMillan dénonça publiquement la duplicité soviétique, affirmant que l’acceptation de la présence des missiles à Cuba aurait semé le doute sur les engagements américains à travers le monde et exposé « le monde libre tout entier à une nouvelle série de périls ». Le chancelier ouest-allemand Konrad Adenauer qualifia la crise de plus grande menace à la paix mondiale depuis 1945 et promit « le plein soutien du peuple ouest-allemand » aux efforts américains.
Enfin, deux pays d’Afrique de l’Ouest, la Guinée et le Sénégal, ont joué un rôle discret mais important. L’armée américaine avait averti Kennedy que les Soviétiques pourraient tenter d’acheminer des ogives atomiques à Cuba par voie aérienne, nécessitant des escales pour le ravitaillement. Le président guinéen, Sékou Touré, accepta de refuser le ravitaillement des avions soviétiques à Conakry, expliquant qu’il ne souhaitait pas aider un pays à établir une base militaire sur un sol étranger. Le président sénégalais, Léopold Senghor, appréciant le virage de Kennedy vers l’Afrique et son soutien politique et économique, accepta également de refuser le ravitaillement à Dakar.
Comme l’écrit Robert Kennedy dans ses mémoires, « Nous ne pouvons pas être une île même si nous le souhaitions ; nous ne pouvons pas non plus réussir à nous séparer du reste du monde. » La crise des missiles de Cuba illustre l’importance des alliances pour relever les défis internationaux. L’unilatéralisme s’est rarement avéré efficace face à des enjeux collectifs. Le soutien des alliés, petits et grands, a permis aux États-Unis de prévenir une guerre nucléaire, et Kennedy n’était pas seul face à Khrouchtchev.
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