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Made in France : la saga familiale Cristel, du redressement judiciaire au succès

Publié le 2024-11-22 10:00:00. Dans le Doubs, l'entreprise Cristel, spécialisée dans l'inox culinaire haut de gamme, défie la désindustrialisation en misant sur l'innovation, la transmission familiale et une production locale ancrée dans son territoire. Cristel a réalisé un…

Made in France : la saga familiale Cristel, du redressement judiciaire au succès

Publié le 2024-11-22 10:00:00. Dans le Doubs, l’entreprise Cristel, spécialisée dans l’inox culinaire haut de gamme, défie la désindustrialisation en misant sur l’innovation, la transmission familiale et une production locale ancrée dans son territoire.

  • Cristel a réalisé un chiffre d’affaires de 24,5 millions d’euros en 2024 et ambitionne de dépasser les 30 millions en 2025.
  • L’entreprise est née d’une coopérative créée par d’anciens salariés de la manufacture Japy en 1983, après un redressement judiciaire.
  • La famille Dodane, à l’origine du redressement de Cristel dans les années 1980, assure aujourd’hui la direction avec une troisième génération en passe de prendre le relais.

À Fesches-le-Châtel, une petite commune du Doubs, une ancienne cheminée d’usine en brique témoigne d’un passé industriel riche. C’est au cœur de ce site, autrefois occupé par l’un des nombreux établissements de l’archipel Japy – qui employait jusqu’à 13 000 personnes – que sont fabriqués les articles Cristel, un nom synonyme d’excellence dans le domaine de l’inox culinaire haut de gamme en France.

L’histoire de Cristel pourrait s’être arrêtée en 1979, lors de la liquidation judiciaire de la manufacture Japy. Mais 27 anciens employés ont refusé de laisser le site sombrer. En 1983, ils ont créé une Société Coopérative et Participative (Scop) pour relancer la production. Le nom « Cristel » est né de la fusion de deux mots évocateurs : « Cristal », pour la brillance de l’inox poli, et « Châtel », en référence au village où l’entreprise est implantée.

L’entreprise a frôlé la disparition une nouvelle fois en 1984. C’est alors qu’est intervenue Bernadette Dodane, consultante en gestion et comptable, chargée de redresser la situation. Après avoir analysé les chiffres, elle a fixé un objectif ambitieux : produire en moyenne 1 300 pièces par jour pour atteindre la rentabilité. Elle a affiché cet objectif dans l’atelier. Son mari, Paul Dodane, dessinateur-projeteur chez Peugeot, a immédiatement estimé que cet objectif était irréaliste avec les équipements vieillissants de l’usine et craignait qu’il ne décourage les équipes. Une conclusion s’est alors imposée : si Cristel ne pouvait pas rivaliser par la quantité, elle devait se distinguer par la qualité et l’innovation.

Paul Dodane, animé d’un esprit entrepreneurial, a convaincu sa femme de reprendre l’entreprise. Le couple a pris un risque considérable en hypothéquant ses biens immobiliers et en s’associant en 1987 aux salariés de la Scop et à des amis investisseurs. Un pari audacieux à une époque où les délocalisations semblaient inévitables, mais qui s’est avéré gagnant.

En 2026, Cristel célébrera son bicentenaire, deux siècles d’histoire industrielle qui ont débuté en 1826 grâce à l’initiative des frères Japy, trois industriels visionnaires. Bernadette Dodane a relaté cette épopée dans son livre, « La Force d’y croire », publié en 2024 et préfacé par Erik Orsenna. L’académicien y écrit : « Cette formidable histoire est la preuve du Possible, oui du Possible en France. »

Cette affirmation résonne comme un manifeste dans un contexte de réindustrialisation du territoire. Cristel incarne la démonstration qu’excellence, transmission familiale et production locale peuvent former une combinaison gagnante. La devise de l’entreprise, « Cuisinons ensemble un monde meilleur », n’est pas qu’un simple slogan marketing, mais une véritable vision à long terme, portée par trois générations, ancrée dans son territoire et animée par la conviction que l’entreprise peut être un moteur de progrès social.

Pour se démarquer sur un marché saturé, Cristel a mis l’innovation au cœur de sa stratégie. En 1991, l’entreprise est devenue la première à rendre l’inox compatible avec l’induction. Puis, Paul Dodane a imaginé une invention qui a contribué à forger sa renommée : la poignée amovible. Baptisé « Cook & Serve », ce système breveté permet de transformer les casseroles, sauteuses et poêles en plats de service pouvant également être utilisés au four. Cette simplicité d’utilisation est devenue la signature de la marque.

Aujourd’hui, avec un catalogue de 1 600 références et 600 000 pièces vendues par an, Cristel s’appuie sur trois piliers : Qualité, Innovation et Esthétique. Son produit phare est un set de trois casseroles avec poignées, vendu au prix de 280 euros. Un positionnement assumé sur le segment premium, loin des prix bas de la grande distribution.

Un autre pilier, peut-être le plus évident, est l’écoresponsabilité. Depuis 1995, l’entreprise, qui garantit tous ses produits à vie, propose un service de rechapage pour ses poêles antiadhésifs, au tiers du prix d’un neuf. « Nous ne gagnons pas d’argent avec cette activité, mais c’est un service pour nos clients et un moyen d’être en accord avec nos valeurs de durabilité », assure Damien Dodane, fils du couple fondateur et directeur général adjoint.

L’inox utilisé provient à 87 % de matière recyclée et est recyclable à 100 %. « Nous voulons fabriquer en France, pour développer l’emploi et les ressources des familles. Nous voulons innover, développer le savoir-faire, produire les meilleurs articles et les plus durables, avec des matériaux recyclés et recyclables si nécessaire », résume Bernadette Dodane dans le rapport de mission 2024 de Cristel.

Bernadette Dodane, âgée de 86 ans, préside toujours Cristel. Elle continue de raconter l’histoire de l’entreprise lors des visites de l’usine, notamment celles organisées pour les scolaires de la région. Plus de 2 000 visiteurs franchissent chaque année les portes du site. Mais la dirigeante a préparé la relève. Depuis 2006, Emmanuel Brugger, beau-fils du couple – qui travaille dans l’entreprise depuis 1990 – la dirige aux côtés de Damien Dodane.

L’entreprise est familiale, mais le recrutement se fait sur des critères de compétence. « Quand nous recrutons une personne, la question est toujours la même : est-ce que ce recrutement est bon pour l’entreprise et la personne ? Cela doit être un alignement des intérêts et répondre aux besoins de Cristel », insiste Emmanuel Brugger.

La troisième génération a déjà pris ses marques. Léo Dodane, fils de Damien, est responsable commercial. Julien Jean est directeur commercial pour la France, tandis qu’Antoine Jean pilote les opérations. Ces deux derniers sont les fils de Myriam, fille de Bernadette et Paul. Avocate au barreau de Metz, elle assure la partie juridique de Cristel. L’actionnariat reste à 75 % familial.

C’est sous l’impulsion de cette troisième génération que Cristel est devenue Entreprise à mission en 2021, après avoir obtenu le label Entreprise du Patrimoine Vivant en 2009 et la certification Origine France Garantie en 2012.

L’entreprise emploie aujourd’hui 125 collaborateurs. Si le marché français reste le cœur de son activité – Cristel s’appuie sur un réseau dense de points de vente physiques – l’international représente 25 % de son chiffre d’affaires, avec une présence dans plus de 50 pays.

Cristel diversifie également son offre : ustensiles de cuisine, couteaux, planches à découper, etc., représentent désormais 18 % du chiffre d’affaires. Le marché professionnel, ciblé plus récemment, pèse encore modestement (5 à 10 % du CA), mais constitue un axe de développement.

La vente en ligne ne représente que 15 % du chiffre d’affaires, un choix délibéré de privilégier la distribution traditionnelle. Une fois de plus, l’humain est au centre des préoccupations de Cristel, et le conseil personnalisé en magasin correspond davantage aux attentes d’une clientèle exigeante.

Emmanuel Brugger et Damien Dodane estiment que c’est l’importance de la transparence et de la reconnaissance de chacun dans l’équipe qu’ils ont le plus appris du couple fondateur. « L’entreprise est avant tout une aventure humaine », explique le premier. « L’entreprise n’est pas une pyramide, c’est une chaîne permettant l’épanouissement par le travail », ajoute le second.

Tant que ces valeurs perdureront, la vieille cheminée en brique du site de Fesches-le-Châtel continuera de veiller. Témoin d’un passé industriel glorieux, elle est aussi la sentinelle d’un avenir que la famille Dodane façonne, casserole après casserole.

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À propos de l’auteur: Amélie Bernard

Amélie Bernard traite l’économie, les entreprises, les marchés et les transformations du travail. Son approche relie les chiffres, les décisions publiques et leurs effets dans la vie quotidienne.