Publié le 19 novembre 2025 à 15h00. La crise qui oppose le gouvernement québécois aux médecins s’envenime, laissant plus d’un million de Québécois sans médecin de famille et des milliers d’autres dans l’attente de soins essentiels, tandis que les deux parties s’arc-boutent sur leurs positions.
- Le ministre de la Santé, Christian Dubé, souhaite lier une partie des revenus des médecins à des objectifs de performance.
- Les médecins dénoncent une atteinte à leur profession et craignent une détérioration de la qualité des soins.
- Plus d’un million de citoyens québécois sont actuellement sans médecin de famille.
La relation entre le gouvernement du Québec et la communauté médicale est à son plus bas. Le ministre de la Santé, Christian Dubé, a proposé de lier une partie de la rémunération des médecins à l’atteinte d’objectifs mesurables, une initiative perçue par les médecins comme une remise en question de leur profession et une source de méfiance. Cette proposition intervient alors que le système de santé québécois est déjà sous tension, avec des listes d’attente interminables et des salles d’urgence surchargées.
Selon les données disponibles, plus d’un million de citoyens québécois se retrouvent actuellement sans médecin de famille, et des milliers d’autres attendent des chirurgies ou sont contraints de patienter sur des civières dans les corridors des hôpitaux. Cette situation critique met en lumière les failles d’un système de santé qui peine à répondre aux besoins de la population.
L’initiative du ministre Dubé, bien qu’ayant une logique apparente – celle d’exiger des résultats en retour des investissements publics massifs – a suscité une réaction immédiate et négative de la part des médecins. Ils expriment un sentiment d’humiliation et craignent que cette mesure ne conduise à une baisse de la qualité des soins prodigués.
Ce rejet s’explique, selon les experts, par un phénomène psychologique connu sous le nom d’« aversion à la perte », mis en évidence par les psychologues Daniel Kahneman et Amos Tversky. Nous sommes naturellement plus sensibles à ce que nous risquons de perdre qu’à ce que nous pourrions gagner. En d’autres termes, la perspective de perdre 100 $ est ressentie plus intensément que le plaisir d’en gagner 100.
En liant la rémunération à la performance, le gouvernement a involontairement activé ce levier psychologique puissant, mais dans un contexte de fatigue et de méfiance généralisée, cela a été perçu comme une provocation. Les médecins, déjà épuisés par un système de santé désorganisé, craignent de voir leur salaire réduit s’ils ne parviennent pas à atteindre des objectifs jugés irréalistes.
Il est essentiel de souligner que les deux parties commettent une erreur en se retranchant dans leurs positions. Les médecins ont raison de réclamer du respect et de souligner la complexité de leur travail, ainsi que la lourdeur de leur charge. Cependant, ils doivent également prendre conscience que les patients n’ont pas de syndicat pour les défendre et qu’ils sont les premières victimes de cette impasse.
De même, le gouvernement a raison de vouloir des résultats au nom des citoyens, qui contribuent financièrement au système de santé et qui s’attendent à avoir accès à des soins de qualité. Mais il doit comprendre que la confiance ne se décrète pas, elle se gagne, et que l’utilisation exclusive du « bâton » de la performance risque de creuser davantage le fossé avec la communauté médicale.
Plusieurs questions fondamentales se posent. Si le problème n’est pas le salaire, mais le manque de ressources, de matériel, de salles d’opération et la paperasse excessive, pourquoi ne pas commencer par là ? Si le gouvernement insiste pour lier la rémunération à la performance, ne devrait-il pas d’abord fournir aux médecins les moyens de performer ?
Pourquoi ne pas mieux valoriser les autres professionnels de la santé – physiothérapeutes, pharmaciens, psychologues, diététistes, infirmières praticiennes spécialisées, inhalothérapeutes, etc. – afin de soulager la pression sur les médecins et de leur permettre de se concentrer sur les cas les plus complexes ? Est-ce une question d’organisation ou de corporatisme qui freine le changement ?
Et, question cruciale, pourquoi nos médecins sont-ils encore rémunérés à l’acte, comme des travailleurs autonomes, plutôt que d’être salariés de l’État ? Cette situation hybride, qui combine les avantages du secteur privé avec la sécurité du secteur public, crée une incongruité qui complique toute réforme.
Si les médecins étaient des employés de l’État, ils pourraient se consacrer pleinement à leur mission première : diagnostiquer, soigner, opérer, guérir, sans avoir à se soucier de la gestion administrative de leur cabinet. Ils bénéficieraient également des avantages sociaux et de la stabilité offerts par ce statut.
La rémunération à l’acte, héritée d’une époque révolue, encourage une logique de facturation plutôt que de collaboration. Peut-être qu’avant de parler de « performance », il faudrait revoir la structure même du système ?
Pour le bien des patients, il est impératif que les deux parties reviennent à la table de négociation, avec une volonté réelle de trouver une solution juste et durable. Le Québec n’a pas besoin d’un vainqueur, il a besoin d’un système de santé qui fonctionne. Car à ce rythme, si la peur de perdre continue de guider les deux camps, c’est l’ensemble de la population qui en fera les frais.
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