Publié le 18 novembre 2023 10h30. L’influence croissante de la Chine au Royaume-Uni, tant économique qu’en matière de sécurité, suscite des inquiétudes au sein des services de renseignement et du gouvernement britannique, ravivant les méfiances d’une époque révolue.
- Le MI5 a averti que des espions chinois ciblent des parlementaires britanniques via LinkedIn.
- Un projet de « super-ambassade » chinoise à Londres, le plus grand complexe diplomatique d’Europe, soulève des questions de sécurité nationale.
- L’augmentation du nombre d’étudiants chinois et des investissements économiques chinois au Royaume-Uni est perçue comme une source potentielle d’influence.
Les craintes d’une ingérence chinoise au Royaume-Uni se multiplient, rappelant, selon l’analyste Mark Almond, les tensions précédant la Première Guerre mondiale plutôt que la Guerre froide. Le MI5 a récemment mis en garde contre des tentatives d’espionnage ciblant des députés et des pairs, utilisant la plateforme professionnelle LinkedIn pour accéder à des informations gouvernementales sensibles. Cette opération d’influence, révélée cette semaine, intervient alors que le gouvernement britannique examine de près les liens croissants de la Chine avec le pays.
Au cœur des préoccupations se trouve le projet de construction d’une nouvelle ambassade chinoise dans l’est de Londres, sur le site de l’ancien Hôtel Royal Mint près du Tower Bridge. Si elle est approuvée le mois prochain, cette ambassade deviendrait la plus grande d’Europe, un complexe imposant situé à proximité de câbles à fibre optique, de centres de données et de centraux de télécommunications essentiels aux infrastructures financières de la City et de Canary Wharf. Des inquiétudes ont été exprimées quant à la possibilité que ce complexe diplomatique soit utilisé pour l’espionnage électronique et le vol de données commerciales confidentielles.
L’ambition de Pékin de construire une ambassade de cette envergure est présentée comme un signe de son engagement envers les relations bilatérales avec le Royaume-Uni. Cependant, la controverse suscitée par ce projet a conduit plusieurs ministres à demander un réexamen de la décision. L’ancienne vice-première ministre Angela Rayner a notamment interpellé les autorités chinoises sur la destination de certaines salles initialement prévues dans les plans de l’ambassade, mais qui ont été supprimées pour des « raisons de sécurité ». Ces interrogations surviennent dans un contexte de tensions croissantes liées à la situation à Hong Kong, où près de 200 000 Hongkongais ont fui vers le Royaume-Uni après l’imposition par Pékin d’une loi sur la sécurité nationale draconienne visant à réprimer les mouvements pro-démocratie.
L’analyste Mark Almond souligne un contraste frappant avec la Guerre froide. À l’époque, les craintes concernant la présence de « rouges sous les lits » étaient souvent exagérées, car le Kremlin ne disposait pas des moyens économiques et technologiques nécessaires pour exercer une influence significative dans les sociétés occidentales. La Chine actuelle, en revanche, possède les ressources financières pour s’attirer des alliés et influencer les acteurs de tous les secteurs de la société britannique. « Qui n’achète pas de technologie chinoise ou, pour être snob, des déchets plastiques ? », s’interroge-t-il.
Les liens économiques croissants entre la Chine et le Royaume-Uni offrent certes des avantages, mais Almond met en garde contre le risque de répéter les erreurs du passé, comparant la situation actuelle à celle de la Chine impériale au XIXe siècle, qui s’est laissée piéger par le commerce de l’opium sans prendre conscience des menaces qu’il représentait pour sa société. Il nuance toutefois les critiques occidentales, estimant qu’elles sont souvent simplistes et assimilent trop facilement les dirigeants chinois actuels aux idéologues extrémistes de l’ère Mao. « Si vous n’êtes pas un Autrichien fou, il n’y a pas de quoi s’inquiéter », affirme-t-il, soulignant que la Chine d’aujourd’hui n’est pas une renaissance du Troisième Reich, mais plutôt une puissance rappelant l’Allemagne de Guillaume II en 1914, et donc particulièrement dangereuse par son rationalisme.
Le président chinois Xi Jinping a lui-même fait référence au concept du « Piège de Thucydide », une théorie selon laquelle la peur d’un adversaire en ascension rend la guerre de plus en plus probable. Cette théorie, formulée par l’historien grec Thucydide il y a 2 500 ans, décrit la manière dont l’essor d’Athènes en tant que puissance commerciale a conduit à un conflit avec Sparte, alors dominante dans le monde grec.
Selon Mark Almond, le Royaume-Uni doit clairement définir ses limites vis-à-vis de la Chine, précisément parce qu’il ne s’agit pas d’un adversaire irrationnel et imprévisible, mais d’une puissance qui poursuit ses objectifs de manière méthodique et rationnelle. « Pékin respectera un feu rouge, pas un compromis », conclut-il.
Mark Almond est directeur du Crisis Research Institute, Oxford
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