Home Divertissement«Woodfelling» de Thomas Bernhard – une excitation littéraire qui ne disparaît jamais

«Woodfelling» de Thomas Bernhard – une excitation littéraire qui ne disparaît jamais

by Antoine Girard

Publié le 24 octobre 2024 10h30. Le roman Enregistrement de Thomas Bernhard, interdit de vente en 1984 après une plainte pour diffamation, continue de fasciner par sa dissection impitoyable de la scène artistique viennoise et de ses mécanismes d’auto-illusion.

  • L’œuvre, qui met en scène des personnages inspirés de figures réelles, a suscité un scandale judiciaire à sa sortie.
  • Le narrateur, un ancien ami revenu sur les lieux, observe avec dédain les rituels et les vanités du milieu artistique.
  • Le roman se caractérise par une forme unique, un long monologue ponctué de répétitions et de contre-discours, qui explore les thèmes de l’hypocrisie, de l’ambivalence et de l’auto-destruction.

Publié en 1984, Enregistrement de Thomas Bernhard a immédiatement fait l’effet d’une bombe. L’œuvre, qui dépeint sans concession le monde de l’art viennois, a rapidement donné lieu à une bataille juridique. Le compositeur Gerhard Lampersberg s’estimant reconnaissable dans le personnage de M. Auersberger, a intenté une action en justice pour injure, allégation d’homosexualité et transgression littéraire. Le roman a été interdit de vente, un événement rare qui n’a fait qu’accroître son aura de scandale.

Aujourd’hui, plus de quarante ans après sa publication, Enregistrement apparaît d’une lucidité saisissante. Bernhard ne décrit pas un cas isolé, mais une structure, un milieu clos où règnent la confirmation mutuelle et l’hypocrisie. Les questions qu’il pose – qui a le droit de juger ? Qu’est-ce que l’art, et qu’est-ce qui en est une simple imitation ? – restent d’une brûlante actualité.

Le roman prend la forme d’un long monologue tenu par un narrateur qui observe, depuis une position d’observateur détaché, une soirée chez les Auersberger, un couple d’artistes autrefois avant-gardistes, désormais prisonniers de leur propre monde. Le narrateur, un ancien ami revenu sur les lieux, dissèque avec une cruauté implacable les personnages présents, tout en s’auto-analysant sans complaisance. Il se moque de son passé, déconstruit la scène qui l’a façonné et, par la même occasion, son propre langage, qu’il perçoit comme artificiel et caricatural.

L’écriture de Bernhard est singulière. Loin d’un roman traditionnel, Enregistrement est une composition, un flux de conscience structuré par des pauses, des paragraphes et des répétitions. C’est une rhétorique de l’épuisement, une pensée qui s’use, qui se consume. Le narrateur maudit Vienne tout en avouant son amour pour elle, déteste les gens tout en reconnaissant leurs émotions, blasphème tout en s’exposant. Son jugement est sévère, mais jamais définitif. Ce qui ressemble à un règlement de comptes est aussi une auto-accusation.

Le véritable centre du roman n’est pas la société viennoise, mais le narrateur lui-même, celui qui est revenu, celui qui écrit pour tenter de comprendre ce qui ne peut plus être expliqué. L’entreprise littéraire qu’il mène est à la fois une dissection du monde extérieur et une auto-destruction. L’ambivalence est omniprésente : l’art est à la fois exagération et mensonge, l’observateur est à la fois spectateur et acteur du spectacle.

Ironie de la forme, le narrateur se réfugie sans cesse dans le même fauteuil au cours du texte, tandis que la langue, elle, se met en mouvement. Le fauteuil à oreilles devient un espace de réflexion, un lieu de stockage de la mémoire, l’épicentre d’une auto-négociation littéraire. Bernhard parvient à transformer l’immobilité de l’action en un mouvement de pensée, chaque phrase étant un coup porté à la surface, chaque insertion une réfraction, chaque répétition un retour dans le cycle de ses propres arguments.

Dans un monde où les discours sont consommés en temps réel et où l’excitation est souvent simulée, Enregistrement montre comment la littérature peut sonder les profondeurs de l’émotion, non pas comme une pose, mais comme une procédure, non pas comme une opinion, mais comme une forme.

À la fin du roman, le narrateur se rassied dans son fauteuil. L’acteur a parlé, les invités ont mangé, le poulet frit a été dévoré. Il ne reste qu’un texte qui ne tire aucune conclusion, un monologue qui ne se ménage pas, un roman qui révèle que la société n’est qu’une scène – et que personne ne quitte vraiment la salle où l’on s’indigne.

Enregistrement de Bernhard n’est pas une invitation, mais un miroir. Un miroir laid, précis et rythmé. Quiconque ose y regarder se reconnaîtra : lui-même, ou ce qu’il n’a jamais voulu être, ou les deux. Car, selon Bernhard, seul ce que nous aimons peut vraiment nous exciter, et seul ce qui nous passionne mérite d’être décrit.

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