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L’équilibre de Manille contre Pékin en mer de Chine méridionale

by Clara Dubois

Publié le 24 novembre 2025 à 01h00. Face à la montée en puissance de la Chine en mer de Chine méridionale, les Philippines abandonnent une diplomatie régionale jugée inefficace et misent sur un équilibrage externe en nouant des alliances stratégiques avec les États-Unis, le Japon, l’Australie et l’Inde.

  • Les Philippines renforcent leurs liens militaires avec des puissances extérieures pour contrer les pressions chinoises.
  • Cette stratégie marque une rupture avec l’approche conciliante de l’administration précédente.
  • L’efficacité de l’ASEAN à faire contrepoids à la Chine est remise en question.

Après une décennie de tensions croissantes en mer de Chine méridionale, caractérisées par des manœuvres de plus en plus agressives de la part de la Chine – allant de l’utilisation de canons à eau à des éperonnages de navires – les Philippines opèrent un virage stratégique majeur. Le président Ferdinand Marcos Jr. a choisi de ne plus compter sur une diplomatie régionale stagnante, incarnée par l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN), ni sur des négociations bilatérales qui se sont révélées infructueuses. Il a opté pour une politique d’équilibrage externe, cherchant à renforcer la position de son pays en s’alliant avec des acteurs clés tels que les États-Unis, le Japon, l’Australie et l’Inde.

Ce changement de cap est particulièrement visible en comparaison avec la politique menée par son prédécesseur, Rodrigo Duterte. Ce dernier avait privilégié une approche de conciliation, misant sur les retombées économiques potentielles d’un rapprochement avec Pékin. Or, cette stratégie n’a pas entraîné de modification du comportement chinois. Les violations du droit maritime philippin ont persisté, avec la présence continue de navires patrouilleurs et de milices maritimes chinoises dans les zones économiques exclusives des Philippines, que Pékin considère comme relevant de sa sphère d’influence. Marcos Jr., au contraire, estime que si la Chine ne réagit pas positivement, il est impératif de renforcer la position de négociation des Philippines grâce au soutien d’un réseau de grandes puissances.

L’équilibrage externe est un concept classique de la théorie de l’équilibre des pouvoirs. Il s’agit pour les petits États, ne disposant pas de capacités militaires suffisantes, de rechercher un soutien extérieur pour compenser la pression exercée par des nations plus puissantes. Dans le cas des Philippines, une confrontation directe avec la Chine est hors de portée. Le pays, en développement, dispose d’un budget limité, sa modernisation militaire est encore à un stade préliminaire et sa marine ne peut rivaliser avec la puissance navale chinoise. S’associer à des puissances majeures est donc perçu comme un moyen de dissuader Pékin.

Les Philippines ont également pris acte de l’incapacité de l’ASEAN à servir de contrepoids efficace. Les divisions internes de l’organisation régionale l’empêchent d’adopter une position unifiée face aux agissements chinois. Le Vietnam a choisi une voie de modernisation militaire autonome, l’Indonésie privilégie une approche diplomatique, tandis que le Cambodge et le Laos restent étroitement alignés sur les intérêts économiques de la Chine. L’absence d’un mécanisme de sécurité collective a, jusqu’à présent, affaibli la position des Philippines. La stratégie de Marcos Jr. reconnaît cette réalité et a conduit à la formation d’une coalition de sécurité multilatérale.

Des actions concrètes illustrent cette nouvelle orientation. Les Philippines ont élargi l’accès militaire américain via l’Enhanced Defense Cooperation Agreement (EDCA), permettant le déploiement de troupes et la construction d’infrastructures stratégiques à proximité de Taïwan et en mer de Chine méridionale. Elles coopèrent également étroitement avec les États-Unis et le Japon dans le cadre de patrouilles conjointes, ont signé un accord de défense avec Tokyo et l’Inde a fait son entrée sur le marché en vendant le système de missiles BrahMos, un armement susceptible de modifier l’équation des coûts opérationnels pour les navires chinois. Ces mesures témoignent d’une approche cohérente et mesurée de l’équilibrage externe, débarrassée des hésitations du passé.

Cette stratégie n’est pas sans susciter des critiques. Certains estiment que l’implication de puissances extérieures augmente le risque d’escalade et crée un dilemme sécuritaire. Ils craignent que la Chine interprète ces alliances comme une tentative d’encerclement. Cependant, cet argument néglige le fait que Pékin a déjà adopté un comportement coercitif, même lorsque les Philippines ont cherché à adopter une attitude amicale. Dans une situation où une partie continue d’étendre sa puissance et ses revendications territoriales, en multipliant les navires et en recourant à des tactiques de zone grise, l’absence de contrepoids pourrait encourager davantage d’agression. Un déséquilibre des forces est une invitation au révisionnisme.

Une autre critique porte sur la fiabilité de l’engagement américain. Aucune alliance n’est totalement exempte d’ambiguïté stratégique. Toutefois, les réalités géopolitiques actuelles dans l’Indo-Pacifique démontrent l’intérêt croissant des États-Unis à maintenir des routes commerciales stables et à empêcher la domination chinoise dans les eaux stratégiques. Tant que Washington aura besoin de partenaires régionaux pour préserver l’ordre maritime, les Philippines resteront un allié incontournable. Cela atténue le risque d’aléa moral souvent associé aux petits États dans des relations asymétriques.

Les implications de cette stratégie sont considérables. Premièrement, la Chine ne se trouve plus face à des Philippines isolées, mais à un réseau de puissances ayant un intérêt commun à garantir la liberté de navigation. Deuxièmement, cette décision envoie un signal clair à l’ASEAN : la voie de la diplomatie régionale, dans son format actuel, n’est plus viable.

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