Publié le 7 décembre 2025 à 00:05:00. Une étude révolutionnaire, basée sur l’analyse génomique de populations d’Afrique australe, remet en question la théorie dominante sur l’origine de l’Homo sapiens, suggérant un berceau panafricain plus complexe qu’une simple émergence en Afrique de l’Est.
- De nouvelles découvertes confirment que l’Afrique australe a joué un rôle majeur dans l’évolution de notre espèce, avec une population isolée pendant des centaines de milliers d’années.
- L’étude révèle des variations génétiques uniques à l’Homo sapiens, notamment liées à la fonction rénale et à la capacité de thermorégulation par la transpiration.
- Les populations San actuelles, comme les Ju/’hoansi et les Karretjie, conservent une part importante de cet héritage génétique ancestral.
Longtemps, la théorie communément admise situait l’émergence de l’Homo sapiens en Afrique de l’Est il y a environ 200 000 ans, d’où notre espèce se serait ensuite dispersée à travers le monde. Une vision simple, linéaire et, pour certains, rassurante. Mais ces dernières années, des découvertes successives, réalisées dans des régions aussi éloignées que le Maroc ou l’Afrique du Sud, ont mis à mal cette hypothèse, suggérant que les premiers Homo sapiens existaient déjà, dans différentes régions du continent africain, il y a plus de 300 000 ans.
Une nouvelle étude, publiée dans la revue Nature par des chercheurs de l’Université suédoise d’Uppsala, vient confirmer cette complexité. L’analyse des génomes de 28 individus ayant vécu en Afrique australe entre 10 200 et 150 ans avant notre ère révèle que cette région a joué un rôle crucial dans l’évolution de notre espèce. Pendant des centaines de milliers d’années, un groupe d’humains, nos ancêtres, a vécu dans un isolement relatif, développant des adaptations génétiques qui ont façonné l’humanité telle que nous la connaissons aujourd’hui. Il s’agit de la plus vaste étude menée à ce jour sur l’ADN ancien africain, et ses conclusions marquent une étape décisive dans la compréhension de notre histoire.
La « théorie de l’Afrique de l’Est » a commencé à vaciller en 2017, lorsque des paléontologues de l’Institut Max Planck d’anthropologie évolutive de Leipzig, en Allemagne, ont découvert au Maroc, sur le site de Jebel Irhoud, les restes fossiles de cinq humains anatomiquement modernes datant de 300 000 à 350 000 ans. Une découverte qui repoussait l’âge de notre espèce d’environ 100 000 ans et qui rendait improbable une origine limitée à une seule région d’Afrique. Si des humains modernes existaient déjà en Afrique du Nord il y a 300 000 ans, que se passait-il dans le reste du continent ?
Une partie de la réponse est apparue en 2019, grâce à une étude qui a permis de retracer la première lignée de notre espèce, par voie maternelle, jusqu’au bassin du fleuve Zambèze, en Afrique australe. Ces travaux ont renforcé l’idée que, bien avant de quitter l’Afrique pour coloniser le monde, l’Homo sapiens s’était déjà largement dispersé sur le continent.
L’étude dirigée par Mattias Jakobsson confirme cette hypothèse. L’extraction d’ADN ancien dans une région où la chaleur et l’humidité dégradent rapidement le matériel génétique représentait un défi technique considérable. Les séquences génétiques complètes obtenues à partir de 28 individus constituent donc un trésor scientifique inestimable.
En comparant ces génomes anciens avec ceux des humains modernes et d’autres vestiges de l’âge de pierre provenant du monde entier, les chercheurs ont constaté que les populations d’Afrique australe étaient restées génétiquement isolées du reste de l’humanité pendant au moins 200 000 ans. Autrement dit, alors que d’autres populations se mélangeaient, migraient et évoluaient, un groupe stable, une sorte de « réservoir génétique » humain, persistait en Afrique australe.
« Nous savions que l’Afrique australe était habitée depuis longtemps, mais nous ne savions pas si ces populations étaient nos ancêtres, de véritables Homo sapiens. Maintenant, nous pouvons le prouver : elles l’étaient, et notre espèce y a évolué pendant une longue période. »
Mattias Jakobsson, chercheur à l’Université suédoise d’Uppsala
L’étude révèle que ce groupe a développé 79 variantes d’ADN uniques à l’Homo sapiens, des instructions génétiques absentes chez les Néandertaliens, les Dénisoviens et même les chimpanzés. Ces gènes constituent le « code » unique de notre humanité.
Contre toute attente, les chercheurs ont découvert que plusieurs de ces gènes exclusifs étaient liés à la fonction rénale. Une adaptation qui pourrait être liée à la capacité unique de l’homme à se refroidir par la transpiration, un atout majeur dans les climats chauds. Contrairement à d’autres primates, ou à nos cousins néandertaliens, l’Homo sapiens est « conçu » pour résister à la chaleur. La transpiration efficace nécessite un contrôle précis de l’équilibre hydrique et des sels minéraux, une tâche assurée par les reins.
L’isolement de ce groupe méridional a pris fin il y a environ 1 400 ans, avec l’arrivée de populations en provenance d’Afrique de l’Est et de l’Ouest. Cependant, son héritage perdure. Aujourd’hui, les San (anciennement appelés Bushmen), comme les Ju/’hoansi en Namibie ou les Karretjie en Afrique du Sud, conservent une part importante de cet héritage dans leur ADN. Environ 80 % de leur génome est directement issu de ces anciens chasseurs-cueilleurs, ce qui réfute l’idée qu’ils descendraient d’une population mixte provenant de toute l’Afrique.
Les découvertes du Maroc et les résultats de cette nouvelle étude confirment que l’origine de l’Homo sapiens n’est pas un événement unique survenu en Éthiopie, mais un processus « panafricain », résultant de l’évolution de populations interconnectées, mais parfois isolées, pendant plusieurs millénaires. Il y avait des « laboratoires évolutionnistes » au nord (Maroc), à l’est (Éthiopie) et, désormais, sans aucun doute, au sud. Marlize Lombard, co-auteure de l’étude, résume parfaitement la situation : les comportements complexes et la pensée moderne observés dans les archives archéologiques remontant à 100 000 ans sont apparus localement, et ont pu se diffuser vers le nord avec les gènes et les technologies de ces chasseurs-cueilleurs.
En somme, nous sommes en train de réécrire le premier chapitre de l’histoire de notre espèce. Et il s’avère que, pour comprendre comment nous avons conquis le monde, nous devons d’abord comprendre comment, pendant des centaines de milliers d’années, nous avons appris à survivre, à penser et à transpirer sous le soleil brûlant de l’Afrique australe.