Publié le 14 décembre 2025. L’œuvre du dessinateur américain Chris Ware, caractérisée par sa complexité et sa fragmentation, offre une réflexion singulière sur notre rapport à l’information à l’ère numérique, interrogeant la place de la lenteur et de la contemplation dans un monde saturé de stimuli.
- Les bandes dessinées de Chris Ware se distinguent par leurs structures narratives complexes, nécessitant une participation active du lecteur.
- L’auteur critique ouvertement l’omniprésence de la technologie et son emprise sur l’intimité.
- Son travail, ancré dans une esthétique artisanale, peut être interprété comme une forme de résistance au rythme effréné de la société numérique.
Chris Ware, figure majeure de la bande dessinée contemporaine, explore dans son œuvre les liens subtils entre les médias traditionnels et les nouvelles technologies. Ses créations, souvent comparées à la navigation sur Internet, invitent à une lecture non linéaire et à une immersion dans un flux constant d’informations.
L’auteur ne cache pas son scepticisme face à l’industrie technologique. Lors d’une interview accordée à Jordi Costa pour l’exposition «Chris Ware. Dessiner, c’est penser», il s’exprime sans détour :
« Ce qui nous colonise, ce sont les téléphones portables que nous portons dans nos poches. Ils nous envahissent. Le dernier domaine invaincu de l’expérience humaine se trouve dans l’esprit. […] Je suis peut-être naïf, mais je crois vraiment que les entreprises technologiques semblent exiger qu’il nous reste ce qu’il nous reste, elles veulent notre moi intérieur. Et je ne veux pas y renoncer. “Cela me semble terrible.”
Chris Ware
Cette position critique se retrouve également dans ses couvertures pour le New Yorker, où il dépeint fréquemment des scènes de dîners familiaux ou de célébrations perturbés par l’omniprésence des écrans.
Ware incarne une cohérence artistique en célébrant la matérialité du livre imprimé et en rendant hommage à l’esthétique du début du XXe siècle. Son dessin, réalisé sans l’aide de l’ordinateur (qu’il n’utilise que pour la colorisation), atteint une précision remarquable.
Éloge de la lenteur
La minutie de son travail est impressionnante : l’auteur estime consacrer « environ une heure et demie de travail pour chaque seconde de lecture ». Cet engagement dans une méthode artisanale peut être perçu comme une forme de résistance à la vitesse et à l’immédiateté de l’ère numérique.
Comme le souligne Georgiana Banita dans Les bandes dessinées de Chris Ware : le dessin est une façon de penser, la philosophie de travail de Ware pourrait être une réaction à l’anxiété et au sentiment d’impuissance générés par la surcharge informationnelle. Une réaction qui se manifeste à travers deux formes de temporalité altérée : l’incrémentalisme et la fragmentation.
L’incrémentalisme se traduit par des pages composées de multiples vignettes aux changements subtils, évoquant un sentiment contemplatif et invitant à une lecture lente et attentive. Ces scènes statiques rappellent les zootropes ou les images d’un film, références que l’auteur assume pleinement, notamment dans Jimmy Corrigan où il propose de construire un zootrope en papier, ou dans Quimby la souris avec des négatifs d’un court métrage d’animation.
La fragmentation, quant à elle, repose sur l’intercalation de vignettes isolées qui interrompent le flux narratif, le rendant plus complexe et déroutant, et donc plus lent à appréhender. Paradoxalement, cette fragmentation rapproche le récit de Ware de l’expérience de navigation sur Internet.
Lectures sans centre
Le concept d’hypertexte, inventé par le philosophe et sociologue Ted Nelson en 1965, reste pertinent pour comprendre la manière dont nous interagissons avec l’information en ligne. L’hypertexte est une forme de navigation non linéaire où le lecteur construit son propre parcours en sautant entre des idées reliées par des liens.
À travers un médium différent, Ware utilise des formes de narration similaires à l’hypertexte. Ses histoires ne sont pas toujours linéaires et incluent des images et des thèmes qui se répètent sur différentes pages, permettant au lecteur de naviguer librement dans le temps et l’espace. Par exemple, un diagramme présent dans les premières pages de Jimmy Corrigan annonce subtilement la mort imminente du père du protagoniste, un événement qui ne sera révélé que des centaines de pages plus loin. Un autre exemple, visible dans l’exposition, est une scène de Brun Rouillé où une image réapparaît 26 pages plus tard, entourée de plus de 150 autres vignettes.
Mais c’est Faire des histoires qui illustre le mieux la dimension hypertextuelle de l’œuvre de Ware. Cet ouvrage se présente sous la forme d’un coffret contenant quatorze objets imprimés dans différents formats, que le lecteur peut explorer dans l’ordre de son choix. L’ensemble forme un puzzle narratif qui raconte l’histoire des habitants d’un immeuble de Chicago, offrant une structure rhizomatique, sans centre unique ni hiérarchie claire.
Des cartes qui racontent des histoires
L’utilisation de diagrammes, ces graphiques qui représentent des systèmes complexes de relations entre personnages, lieux et temporalités, est un autre élément qui rapproche l’œuvre de Ware du langage d’Internet. Ces diagrammes sont analytiques et présentent l’information de manière objective, sans adopter le point de vue subjectif d’un personnage.
Ils permettent de franchir les barrières temporelles, en montrant par exemple le passé, le présent et le futur d’une situation sur une même page. Dans tous les cas, l’auteur utilise ce dispositif pour introduire l’information de manière rapide et directe, révélant parfois des éléments que les personnages eux-mêmes ignorent.
L’universitaire Nathaniel Zetter souligne que ces diagrammes peuvent également être mis en parallèle avec la culture cybernétique. Bien qu’ils ne guident pas le regard du lecteur vers une direction de lecture « correcte », ils possèdent une logique interne, renforcée par des flèches et des symboles qui rappellent la signalétique et les icônes de l’univers numérique.
Signes du présent
Bien que Ware soit un nostalgique de l’époque pré-numérique, les médias actuels s’infiltrent inévitablement dans son travail. La technologie fait partie intégrante de notre société et toute œuvre qui aspire à décrire notre époque ne peut l’ignorer.
Dans Brun Rouillé, la technologie sert de marqueur du passage du temps, notamment à travers le chapitre consacré à la vie de Jordan Lint, qui reflète l’évolution des outils de communication, des téléphones à cadran aux smartphones et aux écrans plats. Une scène clé illustre la façon dont le protagoniste s’enfonce de plus en plus dans Internet, à travers une progression de la taille des panneaux, du courrier électronique aux moteurs de recherche, en passant par les liens et les téléchargements de PDF.
La lecture d’une bande dessinée de Ware peut être une expérience exigeante. Contrairement à la plupart des bandes dessinées, qui se lisent en une après-midi, son œuvre requiert un niveau d’attention et de concentration inhabituel. Cela peut susciter à la fois fascination et rejet.
Mais en dépassant cette première barrière, les bandes dessinées de Ware offrent une expérience unique. Son récit brouille la frontière entre auteur et lecteur, faisant de ce dernier un co-protagoniste. Comme le soulignent les textes de l’exposition, l’art de Ware « a la capacité d’activer le regard du lecteur, lui conférant une sorte de super pouvoir qui lui était jusqu’alors inconnu ».
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Photographie : Laboratoire CCCB
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