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Au Club Tobías, les personnes âgées luttent contre la solitude

by Antoine Girard

Publié le 18 décembre 2025 09h48. Face à la solitude croissante des personnes âgées au Venezuela, une initiative locale, le Club Tobías, redonne vie à une génération trop souvent oubliée, en misant sur la danse, la convivialité et le maintien du lien social.

  • Le Club Tobías, présent dans 16 lieux à travers le pays, compte plus de 85 000 abonnés en ligne et 2 500 membres actifs.
  • L’initiative s’appuie sur des partenariats avec des centres commerciaux pour offrir des espaces de rencontre sécurisés et accessibles.
  • Au-delà du divertissement, le club favorise la neuroplasticité et lutte contre l’isolement, contribuant ainsi au bien-être physique et mental des seniors.

Filomène, ajustant les plis de sa robe à fleurs pour l’occasion, et Olga, pressant le pas, se dirigeaient vers le CC Líder, à l’est de Caracas. Edgar, appuyé sur sa canne, vérifiait l’heure avec impatience. Leur destination n’était ni une banque, ni un rendez-vous médical, mais bien une salle de danse.

Ces rencontres, qui pourraient sembler anodines, sont en réalité l’expression d’une résistance vitale. Le Club Tobías a compris ce que l’État et la société négligent trop souvent : les personnes âgées ne sont pas des objets à entreposer, mais des individus avides de vivre.

Le droit d’exister et de ne pas gêner

Le Venezuela vieillit rapidement et, souvent, dans la solitude. Selon l’Enquête Nationale sur les Conditions de Vie (ENCOV) et les projections démographiques récentes, la pyramide des âges s’est inversée. La migration massive de plus de 7,7 millions de Vénézuéliens, principalement des jeunes, a laissé derrière elle une population de personnes âgées confrontées, dans de nombreux cas, à des foyers vides et à l’absence de leurs petits-enfants.

On estime qu’environ 15 % de la population a plus de 60 ans, un pourcentage qui ne cesse d’augmenter en raison du manque de renouvellement générationnel.

Sandra Pedraza, fondatrice du Club Tobías.

Dans ce contexte de « nids vides » forcés, la figure de Sandra Pedraza émerge. Forte de 50 ans d’expérience en tant que consultante en gestion et experte-comptable, elle refuse de céder à l’inertie. Il y a quatre ans, le veuvage a frappé à sa porte. La solitude, cet ennemi insidieux qui précède la dépression et le déclin cognitif, menaçait de s’installer dans sa routine.

« Par responsabilité sociale envers moi-même, pour prendre soin de moi, je suis sortie seule prendre un café »

Sandra Pedraza

La première semaine fut un acte de discipline. La seconde, une coïncidence : un ancien collègue la rejoignit. La troisième, elle invita une amie veuve : « Au lieu d’aller chez le psychiatre, viens avec moi au café », lui dit-elle. Ces rencontres informelles au CC Paseo Las Mercedes furent le germe de ce qui allait devenir le Club Tobías. La musique live du maestro Ignacio Navarro, diplômé de Berklee et reconnu internationalement, a servi de catalyseur.

De cette synergie entre une consultante refusant le retrait passif et un musicien conscient du pouvoir de l’art, une structure organisée est née. Aujourd’hui, le Club Tobías n’est pas un simple groupe d’amis buvant du thé. C’est une organisation comptant plus de 85 000 abonnés numériques, présente dans 16 lieux et disposant d’une base de données de 2 500 membres actifs.

Tobías Club, neuroplasticité et pasodoble

L’idée du club transcende le divertissement. José Rafael Quintana, diplômé en informatique et cofondateur du projet, apporte une vision scientifique au plaisir.

« Celui qui ne bouge pas devient infirme »

José Rafael Quintana

La danse, dans cet écosystème, est une véritable thérapie neurocognitive. « Quand les gens dansent et chantent, ils doivent nécessairement se coordonner. Si vous ne vous coordonnez pas, vous tombez », explique Quintana. Cet effort de coordination force l’hémisphère gauche du cerveau à communiquer avec le droit, favorisant ainsi la neuroplasticité.

Il ne s’agit pas seulement de bouger les pieds. Il s’agit de reconnecter les neurones, de rallumer des interrupteurs éteints par l’apathie et l’isolement. On espère ainsi freiner la maladie d’Alzheimer et la démence sénile, non pas avec des médicaments, mais avec de la salsa, de la meringue et des boléros.

Cet espace est considéré depuis quatre ans comme une renaissance économique et sociale de la vieillesse à Caracas.

L’atmosphère des réunions du Club Tobías défie les stéréotypes. On y voit des fauteuils roulants et des déambulateurs, certes, mais ceux-ci sont garés au bord de la piste lorsque la musique commence. Des femmes aux fleurs dans les cheveux côtoient des hommes en cravate impeccable. On y respire une dignité retrouvée.

« Ils arrivent voûtés et repartent avec une nouvelle posture ; des gens aux yeux tristes qui finissent par sourire », décrit Quintana. Ils l’appellent le Miracle Tobias, une transformation physique et émotionnelle par la rencontre sociale.

Silver économie et alliances stratégiques

Le modèle de gestion du Club Tobías est une étude de cas de gestion sociale efficace. Sandra Pedraza, forte de son expérience en entreprise, a compris que la durabilité ne pouvait pas reposer sur la charité, mais sur une valeur partagée.

Elle a ainsi noué des alliances avec des centres commerciaux, du Paseo El Hatillo aux espaces de La Candelaria ou El Marqués.

Le centre commercial gagne ainsi du trafic pendant les heures creuses, stimule la consommation sur ses foires et assume sa responsabilité sociale d’entreprise. En échange, les personnes âgées bénéficient d’un espace sécurisé et accessible. « C’est un outil marketing pour le centre commercial et un outil de santé pour nous », précise Pedraza.

Le plus important est que cette stratégie brise les barrières de classe. Le club a démontré que la solitude ne tient pas compte du code postal. Qu’il s’agisse de l’est ou de l’ouest de la capitale, le besoin de parler, d’être entendu et d’appartenir est universel.

« La connexion et la conversation renversent tout obstacle ou opposition »

José Rafael Quintana

José Rafael Quintana, cofondateur du projet.

La réinvention de l’utilitaire

Le nom du club fait référence au personnage biblique de Tobias, qui rêvait d’une belle vie mais s’est retrouvé face à une réalité difficile. La métaphore est pertinente pour le Venezuela d’aujourd’hui. Ces personnes âgées, dont beaucoup ont vu leurs enfants émigrer, ont décidé de ne pas attendre la mort pour les retrouver assis devant une télévision. Elles apprennent la nutrition, l’exercice et les nouvelles technologies. Grâce à la musique et aux réseaux sociaux, elles renouent avec la diaspora. Des enfants de Madrid, Santiago ou Miami regardent les vidéos sur Instagram et appellent leurs parents à Caracas pour leur dire : « Allez danser, profitez-en. Vivez. »

Sandra Pedraza, qui pourrait être à la retraite en profitant du silence, préfère la musique et écouter les conversations. Pour elle, le club se résume en une phrase : « Redémarrer la vie ». Pour les personnes interrogées, le mot clé est « joie ». Mais peut-être la définition la plus politique et la plus puissante est celle de l’utilité. Dans une société qui idolâtre la jeunesse et la productivité immédiate, ces personnes âgées démontrent que leur expérience, leur capacité de consommation et, surtout, leur volonté d’être heureux sont des atouts que le pays ne peut pas se permettre de gaspiller.

Filomène, Olga et Edgar ne sont plus à la foire du centre commercial. Ils sont sur la bonne voie. Ils ne sont pas du passé. Ils sont un présent vibrant qui refuse d’être archivé, qui refuse d’être oublié.

Des milliers de grands-parents attendent la notification sur leur téléphone pour savoir où aura lieu la prochaine fête.

Agenda vivant : plus d’informations sur le Club Tobías

La solitude ne distingue pas les jours de la semaine et c’est pourquoi la réponse du Club Tobías a dû s’élargir. Ce qui a commencé comme une activité les mardis, mercredis et jeudis a également conquis le week-end. « Le Club Tobías, c’est tous les jours », déclare fièrement Quintana. L’exigence de joie est telle que ce dimanche 7 décembre, ils ont célébré simultanément la consolidation de leurs 16 quartiers généraux actifs.

La logistique de ces rencontres est un exercice de précision numérique adapté aux personnes âgées. Il n’y a aucune bureaucratie pour devenir membre : la seule condition est d’être présent. Après cette première visite, le participant entre dans le système circulatoire de l’organisation via les groupes d’information WhatsApp. C’est par ces canaux numériques et réseaux sociaux que la programmation hebdomadaire est publiée. Cette temporalité répond à la dynamique des alliances ; chaque date dépend de la confirmation du centre commercial hôte.

Les personnes âgées attendent la notification sur leur téléphone pour savoir où aura lieu la prochaine fête, transformant ainsi la technologie en un pont vers les câlins physiques. Qu’il s’agisse du carnaval ou de Pâques, la question dans les discussions est constante : « Où allons-nous être ? »

Pour plus d’informations, suivez-les sur leurs réseaux sociaux : @clubtobias

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