Mégalopolis, le projet d’une vie de Francis Ford Coppola, a connu un destin singulier : un échec commercial retentissant suivi d’une stratégie de diffusion inhabituelle qui défie les codes de l’industrie cinématographique actuelle.
Sorti en salles en automne 2024, le film, porté par Adam Driver, n’a attiré que 14 millions de dollars (environ 13 millions d’euros) de recettes mondiales, bien loin de son budget estimé à 120 millions de dollars (environ 112 millions d’euros), dont une part importante financée par le réalisateur lui-même. Malgré des projections grandioses en Imax, parfois agrémentées de performances en direct, le public n’a pas massivement répondu présent pour découvrir cette vision futuriste d’une cité décadente, inspirée de Rome et de New York.
Le film, qui met en scène un architecte visionnaire capable d’arrêter le temps, a suscité des réactions partagées. Certains spectateurs ont apprécié l’ambition du projet, l’éclectisme de la distribution – incluant Laurence Fishburne, des membres de la famille Coppola, Chloe Fineman de la SNL, et Aubrey Plaza dans le rôle de Wow Platinum – et les clins d’œil à l’histoire du cinéma. Les réseaux sociaux ont été le théâtre de blagues et de débats passionnés, notamment sur la plateforme Letterboxd. Cependant, Mégalopolis n’a pas figuré parmi les films récompensés en fin d’année et a rapidement disparu des salles, avant d’être disponible en vidéo à la demande.
Contre toute attente, le film n’a pas bénéficié d’une seconde vie sur les plateformes de streaming par abonnement, ce qui aurait pu lui offrir une nouvelle visibilité. Il a été proposé à la location ou à l’achat en ligne pendant une brève période, mais a ensuite disparu des catalogues nord-américains (une sortie en support physique a eu lieu dans d’autres pays).
Francis Ford Coppola a alors opté pour une approche originale : une tournée de conférences dans six villes, au cours de laquelle il présentait le film et partageait ses réflexions sur des thèmes centraux tels que le temps, le travail et la guerre. Une nouvelle projection est prévue le 1er janvier prochain, une initiative que le réalisateur espère pérenniser. Il envisage également une « version du réalisateur », Mégalopolis Unbound, plus longue, plus étrange, et potentiellement enrichie de séquences oniriques.
Parallèlement, un documentaire réalisé par Mike Figgis, intitulé Mégadoc, est disponible à la location après une sortie en salles et dans les festivals. Ce film offre un aperçu des différentes étapes de développement du projet, avec des images d’archives, notamment une lecture à voix haute avec Robert De Niro et Uma Thurman, et des répétitions avec un jeune Ryan Gosling. On y retrouve également Aubrey Plaza dans son rôle de journaliste, Wow Platinum.
Coppola, qui finance lui-même son projet, multiplie les initiatives pour rentabiliser son investissement, vendant également des montres de luxe. Cette stratégie, qui s’apparente à une forme de « branding » poussé, vise à créer une aura de rareté autour du film. Il ne s’agit pas d’une volonté de lancer une suite, mais plutôt de cultiver un engouement durable autour de son œuvre.
Cette approche, bien que peu conventionnelle, pourrait s’avérer payante. La rareté peut conférer un certain prestige à une œuvre d’art, et l’intérêt pour Francis Ford Coppola, à un moment où il pourrait s’agir de l’une de ses dernières réalisations, reste intact. Il s’agit, à bien des égards, d’une remise en question de la nature éphémère et jetable de la culture cinématographique contemporaine, dominée par le streaming, les influenceurs et les tendances virales.
Reste à savoir si Coppola parviendra à imposer sa vision et à faire de Mégalopolis un film culte. L’idée de payer pour assister à ses conférences suscite cependant des réserves, à l’image de ce qui s’est passé avec Zack Snyder et ses multiples versions de Rebel Moon sur Netflix. La création d’un culte cinématographique relève davantage de l’appropriation par le public que de la manipulation par un auteur.