Publié le 3 novembre 2023 10:15:00. La Russie justifie son invasion de l’Ukraine en invoquant la nécessité de la « démilitariser » et de la « dénazifier », une rhétorique qui trouve ses racines dans une longue tradition de propagande soviétique visant à discréditer le nationalisme ukrainien.
- Le président russe Vladimir Poutine affirme que l’opération militaire vise à protéger les populations russophones maltraitées en Ukraine.
- Cette accusation de nazisme est régulièrement brandie par les responsables russes, notamment le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov.
- Un colloque à Lviv a examiné les origines historiques de cette rhétorique et son instrumentalisation par la Russie.
Le récit selon lequel l’Ukraine est un État nazi est au cœur de la justification de l’invasion russe lancée en février 2022. Vladimir Poutine a déclaré à cette époque :
« Nous n’avons pas l’intention d’occuper toute l’Ukraine, mais de la démilitariser. Le but des opérations spéciales russes est de protéger les personnes qui ont été maltraitées et assassinées par le régime de Kiev pendant huit ans. À cette fin, nous essaierons de démilitariser et de dénazifier l’Ukraine et de traduire en justice ceux qui ont commis de nombreux crimes sanglants contre la population civile, y compris les citoyens russes. »
Cette rhétorique est régulièrement reprise par les autorités russes. En mai 2022, le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov affirmait :
« Nous n’avons aucun doute sur le fait que l’Ukraine s’est finalement transformée en un État nazi totalitaire dans lequel les normes du droit international humanitaire sont bafouées en toute impunité. »
Pourtant, cette accusation de nazisme n’est pas une invention récente. Elle plonge ses racines dans l’ère soviétique, où les militants pour l’indépendance de l’Ukraine étaient déjà qualifiés de « fascistes » par le régime de Moscou. Ce schéma de dénigrement a été étudié lors d’un colloque organisé les 7 et 8 octobre à Lviv, en Ukraine occidentale, par le Centre d’Histoire Moderne Mykola Haievoi. Le thème du colloque était « La politique de l’accusation nazie : l’Union soviétique et les nationalismes antisoviétiques pendant la guerre froide ».
Ce centre de recherche, soutenu par l’Université Ludwig Maximilian de Munich (LMU) et l’Université catholique ukrainienne (UCU) de Lviv, est dirigé par les historiens Martin Schulze Wessel, Yaroslav Hrytsak. Il porte le nom de Mykola Haievoi, un doctorant qui s’est engagé volontairement dans l’armée ukrainienne au début de la guerre et qui est décédé en août 2024, à l’âge de 28 ans, lors de combats dans la région de Koursk.
Le Centre Haievoi est financé par le ministère fédéral allemand de la Recherche, de la Technologie et de l’Espace (BMFTR). Il fait partie de quatre « noyaux d’excellence » germano-ukrainiens sélectionnés avant l’invasion russe de février 2022, dans le but de renforcer la coopération scientifique entre les deux pays. Le centre est le seul dédié aux sciences humaines parmi ces quatre pôles.
La guerre a rendu la collaboration plus difficile. Martin Schulze Wessel explique qu’il était initialement prévu que des scientifiques ukrainiens viennent effectuer des recherches en Allemagne. La conférence aurait également dû se tenir à Munich. Cependant, les hommes ukrainiens en âge de servir dans l’armée ne sont pas autorisés à quitter le pays, et les voyages sont également risqués en raison des attaques russes, qui ont visé Lviv à quelques jours du début du colloque.
La conférence s’est finalement déroulée dans un abri anti-aérien au sous-sol de l’université UCU, en raison des menaces de frappes russes. Plus de vingt scientifiques d’Ukraine, d’Allemagne, de Pologne, de Lituanie, de Hongrie, de Norvège, des États-Unis, du Canada et d’Australie y ont participé, certains en présentiel et d’autres en ligne.
Les présentations ont mis en évidence les parallèles troublants entre la propagande soviétique passée et les accusations actuelles portées contre l’Ukraine. Kai Struve (LMU) a souligné que, dans son discours du 24 février 2022, Poutine a fait référence à l’histoire des nazis au sein du gouvernement ukrainien, et a qualifié l’Euromaïdan de 2013/14 de « coup d’État fasciste », exploitant ainsi des préjugés existants en Europe occidentale concernant des « fascistes ukrainiens », notamment les forces antisoviétiques ayant collaboré avec l’Allemagne nazie pendant la Seconde Guerre mondiale.
Mykhailo Mitsel (Joint Distribution Committee Archives, New York) a analysé les différentes images de l’ennemi utilisées dans la propagande soviétique, qu’il décrit comme un « travail de propagande flexible » et une « idéologie de masse primitive ». Il a souligné des similitudes entre la propagande antisioniste de l’ère soviétique et la propagande anti-ukrainienne actuelle, toutes deux basées sur la diabolisation d’ennemis inexistants. Les déclarations récentes de Lavrov comparant Zelensky à Hitler illustrent cette continuité.
Liliana Hentosh (UCU) a présenté une étude sur la campagne de diffamation soviétique visant Andrei Sheptytsky, métropolite de l’Église gréco-catholique ukrainienne, qui avait caché des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale et pris position contre l’Holocauste, tout en soutenant les forces allemandes comme libératrices du régime soviétique. Après l’entrée de l’armée soviétique à Lviv en 1944, Sheptytsky fut l’objet d’une campagne de dénigrement, avec des prêtres assassinés et des croyants persécutés. L’Église gréco-catholique fut forcée de fusionner avec l’Église orthodoxe, et de nombreux ouvrages furent publiés pour discréditer Sheptytsky. Ce n’est qu’en 1989 que l’Église gréco-catholique fut réhabilitée et que l’image de Sheptytsky fut restaurée en Ukraine dans les années 1990.
Oleksandr Avramchuk (Université de Varsovie) a exposé les tentatives des services secrets soviétiques et de la CIA de discréditer l’Institut de recherche ukrainien de Harvard, fondé en 1973 par l’historien ukrainien en exil Omeljan Pritsak. Lubomyr Luciuk (Collège militaire royal du Canada) a rapporté une campagne de diffamation du KGB affirmant que des milliers de membres de la division galicienne des SS ukrainiens s’étaient enfuis en Amérique du Nord après la guerre, une allégation qui s’est avérée largement infondée.
La propagande russe, sous toutes ses formes, persiste aujourd’hui, comme le souligne l’article. Il est essentiel de connaître son histoire pour la reconnaître et ne pas se laisser tromper. Les méthodes d’endoctrinement utilisées par Poutine sont bien documentées.