Publié le 6 janvier 2024 15:20:00. Une étude récente révèle que la perception courante de l’obésité comme un simple manque de volonté est largement contredite par la science, qui met en lumière le rôle crucial de facteurs génétiques, biologiques et environnementaux.
- 80 % de la population estime que l’obésité peut être évitée par des choix de vie, alors que les données scientifiques indiquent que ce n’est qu’une petite partie de la vérité.
- Des gènes, notamment le MC4R, peuvent influencer la faim et la satiété, rendant la perte de poids plus difficile pour certaines personnes.
- L’environnement actuel, caractérisé par une abondance d’aliments ultra-transformés et un mode de vie sédentaire, favorise l’obésité.
L’idée que « les gros ont juste un peu plus de volonté » ou que « le problème est simple : manger moins, perdre du poids » persiste dans l’opinion publique, et parfois même chez certains professionnels de la santé. Pourtant, une analyse approfondie des causes de l’obésité révèle une réalité bien plus complexe, où la biologie et l’environnement jouent un rôle prépondérant.
Une étude menée par The Lancet au Royaume-Uni, aux États-Unis, en Australie et en Nouvelle-Zélande a révélé que 80 % des personnes interrogées considèrent l’obésité comme entièrement évitable par des choix de mode de vie. Or, selon les spécialistes, cette vision simpliste ne reflète qu’une infime partie de la vérité.
Un terrain de jeu inégal
Pour Bini Suresh, diététicienne travaillant avec des patients obèses depuis plus de 20 ans, les notions de « volonté » et de « maîtrise de soi » sont insuffisantes pour expliquer le problème. Elle observe que de nombreux patients, très motivés et faisant des efforts constants, rencontrent des difficultés persistantes à perdre du poids. « Placer les attentes uniquement sur la volonté est à la fois irréaliste et injuste », affirme-t-elle.
Le Dr Kim Boyd, directeur médical de WeightWatchers, partage cet avis et souligne la dimension biologique de l’obésité :
« Pendant des décennies, on a dit aux gens de « manger moins, bouger plus ». Mais l’obésité est bien plus complexe que cela. »
Dr Kim Boyd, directeur médical de WeightWatchers
La biologie en jeu
Le professeur Sadaf Farooqi, endocrinologue à l’Université de Cambridge, mène des recherches sur l’obésité génétique. Elle explique que les gènes jouent un rôle déterminant dans la prise de poids. Certains gènes affectent les voies cérébrales qui régulent les signaux de faim et de satiété. Des variations dans ces gènes peuvent entraîner une sensation de faim plus rapide et une satiété plus tardive après un repas.
Le gène MC4R est particulièrement critique. Sa mutation augmente la propension à manger excessivement et touche environ un cinquième de la population mondiale. Selon la professeure Farooqi, des milliers d’autres gènes influencent non seulement les signaux de faim, mais aussi le métabolisme, et la science n’a pour l’instant déchiffré qu’une petite partie de ces mécanismes.
Cela explique pourquoi deux personnes consommant la même quantité de nourriture peuvent avoir des réactions différentes : l’une prend du poids plus facilement, tandis que l’autre parvient à en perdre avec le même effort.
Le corps comme un thermostat
Andrew Jenkinson, chirurgien bariatrique et auteur de Why We Eat Too Much, met en avant un autre facteur qui complique la perte de poids : la théorie du « point de consigne ». Selon cette théorie, chaque individu possède une fourchette de poids que son cerveau considère comme « normale », et le corps fonctionne comme un thermostat pour maintenir cette fourchette.
Lorsque le poids descend en dessous de cette fourchette, le corps réagit en augmentant la sensation de faim et en ralentissant le métabolisme. Ce mécanisme explique également la fréquence des régimes yo-yo, car les signaux de faim émis par le cerveau peuvent être aussi intenses que la soif. L’hormone leptine, sécrétée par les cellules graisseuses, joue un rôle clé dans ce processus en informant le cerveau des réserves d’énergie. Cependant, une alimentation moderne riche en insuline peut perturber ce signal, empêchant le cerveau de percevoir correctement la quantité de graisse stockée.
Bonne nouvelle : le point de consigne n’est pas figé. Il peut être ajusté progressivement grâce à des changements de mode de vie durables. Cependant, cela nécessite une transformation progressive et régulière, et non des élans de volonté ponctuels.
Un environnement propice à l’obésité au Royaume-Uni
Les facteurs génétiques ne suffisent pas à expliquer l’augmentation de l’obésité. Nos gènes n’ont pas évolué de manière significative au cours des dernières décennies, alors que le taux d’obésité au Royaume-Uni a considérablement augmenté, touchant plus de 60 % des adultes. Selon les prévisions de la Health Foundation pour 2025, le taux d’obésité atteindra environ 28 %.
Les experts décrivent cet environnement comme « propice à l’obésité », caractérisé par la disponibilité d’aliments ultra-transformés bon marché et riches en calories, une publicité agressive, des portions de plus en plus importantes, un mode de vie sédentaire et une pression temporelle constante.
Le gouvernement a adopté une réglementation sur la publicité, prévoyant l’interdiction totale de la publicité pour les aliments malsains à la télévision avant 21h00 et sur les plateformes en ligne. Toutefois, les experts en santé publique estiment que cette mesure est insuffisante. Une étude de la Food Foundation montre que les aliments sains coûtent deux fois plus cher par calorie que les aliments malsains.
Le débat persiste
Alice Wiseman, directrice de la santé publique à Newcastle et Gateshead, souligne que de nombreuses personnes croisent quotidiennement des fast-foods sur leur trajet domicile-travail ou école. Selon elle, la visibilité et l’accessibilité influencent directement la consommation.
Cependant, tous ne partagent pas cet avis. Des groupes de réflexion de droite s’opposent à une nouvelle réglementation étatique dans ce domaine, arguant qu’il est impossible de forcer les gens à maigrir et que l’obésité reste un problème individuel.
Le professeur Keith Frayn adopte une position plus nuancée. S’il reconnaît que l’environnement a changé, il estime également qu’un manque total de volonté peut conduire au désespoir. Il cite l’exemple du National Weight Control Registry aux États-Unis, qui montre que des dizaines de milliers de personnes maintiennent leur perte de poids sur le long terme, en qualifiant ce processus de « difficile mais possible ».
L’obésité : une maladie chronique, pas un défaut de caractère
La grande majorité des experts s’accordent sur un point essentiel : l’obésité n’est pas un défaut de caractère, mais une maladie chronique complexe où la biologie, l’environnement et la psychologie sont étroitement liés. La volonté n’est qu’un élément parmi d’autres.
Selon Bini Suresh, la véritable transformation commence par l’explication des raisons pour lesquelles les individus luttent. Comprendre les racines biologiques du problème permet de se libérer de la culpabilité et d’adopter des solutions plus réalistes et durables.
Cela souligne une fois de plus la nécessité d’aborder la lutte contre l’obésité avec une approche scientifique et compatissante, plutôt que par des jugements moraux.