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À qui appartient le Bitcoin lorsque l’État s’effondre ?

L'accumulation massive de bitcoins par le Venezuela, estimée à plus de 60 milliards de dollars (environ 55 milliards d'euros), soulève une question cruciale : qui contrôle réellement ces fonds, alors que le régime de Nicolas Maduro est confronté…

À qui appartient le Bitcoin lorsque l’État s’effondre ?

L’accumulation massive de bitcoins par le Venezuela, estimée à plus de 60 milliards de dollars (environ 55 milliards d’euros), soulève une question cruciale : qui contrôle réellement ces fonds, alors que le régime de Nicolas Maduro est confronté à une instabilité politique croissante ? L’affaire met en lumière les failles potentielles de la cryptomonnaie comme outil de souveraineté financière.

Pendant des années, le bitcoin a été présenté par ses partisans comme un actif indépendant des aléas politiques et des saisies. Cependant, l’opacité entourant les avoirs vénézuéliens en bitcoins remet en question cette promesse. La situation pose un problème inédit : que se passe-t-il lorsque l’État qui a accumulé ces cryptomonnaies n’existe plus sous sa forme initiale ?

Contrairement aux richesses souveraines traditionnelles, conservées dans les banques centrales ou les institutions financières, le bitcoin ne suit pas les mêmes règles. En cas de changement de régime, les actifs classiques sont généralement transférés, parfois après des litiges, mais toujours avec une traçabilité documentée. Le bitcoin, lui, fonctionne différemment.

Selon des enquêtes, le Venezuela aurait converti ses réserves, ses revenus pétroliers et des actifs soumis à des sanctions en cryptomonnaies, via des intermédiaires basés en Turquie et aux Émirats arabes unis. Ces fonds auraient ensuite été transférés vers des portefeuilles froids et « mélangés » pour masquer leur origine. Le véritable nœud du problème réside dans la détention des clés privées, qui constituent la seule preuve de propriété dans l’univers du bitcoin. Or, ces clés ne seraient pas entre les mains de l’État, mais d’un cercle restreint d’individus.

Au centre de ce réseau se trouve Alex Saab, un acteur clé de la finance parallèle du régime de Maduro. Des sources suggèrent que des avocats suisses ont mis en place un système multi-signatures, répartissant le contrôle entre plusieurs personnes situées dans différentes juridictions. L’objectif était probablement d’éviter une saisie ou une défaillance unique, mais cela a créé un nouveau défi : une garde institutionnelle sans institution.

Si ces avoirs sont confirmés, ils dépasseraient largement les réserves publiques de bitcoin connues. Les portefeuilles officiels du Venezuela ne contiennent actuellement qu’environ 240 BTC. Un montant bien inférieur aux 60 milliards de dollars évoqués, qui équivaudraient à la fortune de géants comme MicroStrategy (NASDAQ:MSTR), mais contrôlés par des individus dont la loyauté envers le gouvernement vénézuélien est incertaine.

Alors que l’avenir politique de Maduro est incertain et que ses principaux collaborateurs pourraient être soumis à des pressions internationales, la question de savoir à qui ces individus rendent des comptes se pose avec acuité. Coopéreront-ils avec les autorités, disparaîtront-ils avec les clés, ou négocieront-ils des accords individuels ?

Ce n’est pas qu’un problème vénézuélien. Il s’agit d’une vulnérabilité structurelle inhérente à la conception même du bitcoin. Cette cryptomonnaie a été conçue pour échapper au contrôle étatique, mais lorsque les États l’adoptent, ils héritent des risques liés à la décentralisation, y compris la possibilité que leurs actifs s’évaporent.

En théorie, les portefeuilles multi-signatures offrent une solution en exigeant l’approbation de plusieurs parties pour effectuer une transaction, protégeant ainsi contre le vol, la coercition ou la défaillance d’un seul acteur. Mais dans un contexte d’effondrement d’un État, le multi-signature devient un véritable champ de mines politique. Que se passe-t-il lorsque les signataires se trouvent dans des pays différents, soumis à des juridictions différentes et animés d’intérêts divergents ? Que se passe-t-il si l’un d’eux est arrêté, un autre fait défaut, et le troisième disparaît ? Contrairement à une trésorerie d’entreprise, où les signataires sont responsables devant les actionnaires, les détenteurs de clés multi-signatures peuvent ne rendre des comptes à personne, ou pire, au plus offrant.

Cela peut conduire à un scénario où le bitcoin devient irrécupérable, non pas parce qu’il est perdu, mais parce que la structure sociale nécessaire pour y accéder s’est désintégrée.

La stratégie présumée du Venezuela, consistant à convertir des actifs sanctionnés en bitcoin pour les transférer à l’étranger, n’est pas isolée. D’autres régimes soumis à des sanctions pourraient suivre la même voie. La Corée du Nord a déjà démontré sa capacité à mener des opérations sophistiquées en matière de cryptomonnaies. La Russie a exploré les actifs numériques pour contourner les sanctions, et l’Iran a utilisé le bitcoin pour monétiser son énergie bloquée.

Cependant, le cas vénézuélien se distingue par son ampleur et son ambiguïté. Si les avoirs sont réels et que la garde est véritablement fragmentée, il est possible que des milliards de dollars de richesse publique soient enfermés dans une sorte de purgatoire numérique, inaccessibles à la fois à l’État d’origine et à tout nouveau gouvernement.

Cette situation remet en question le récit même du bitcoin : s’agit-il d’un outil de souveraineté financière ou d’un vecteur de chaos financier ?

Les pays qui envisagent d’intégrer le bitcoin dans leurs réserves, comme El Salvador, ou qui étudient des positions stratégiques en cryptomonnaies, doivent aborder la question de la garde de manière frontale. Il ne suffit pas de détenir du bitcoin ; il faut s’assurer que le contrôle ne s’évapore pas en cas de changement de régime, de défection ou de décès. Cela pourrait nécessiter :

  • Des cadres juridiques définissant la garde du bitcoin comme une fonction de l’État, et non comme une prérogative individuelle.
  • Une garde multi-institutionnelle avec des mécanismes de contrôle et d’équilibre.
  • Une transparence publique sur la gestion des clés et la planification de la succession.
  • Une coopération internationale sur les mécanismes de recouvrement des avoirs souverains perdus ou volés.

Sans ces garanties, l’adoption souveraine du bitcoin pourrait se révéler être un handicap plutôt qu’un atout.

Un État peut-il réellement « posséder » du bitcoin sans l’infrastructure nécessaire pour assurer la continuité du contrôle ? Ou la résistance du bitcoin à la conservation institutionnelle le rend-il fondamentalement impropre à l’utilisation comme réserve souveraine ? Les prétendus avoirs du Venezuela, qu’ils soient réels, partiels ou inexistants, constituent un test décisif. Si les clés sont perdues, le bitcoin disparaît. Si les clés sont détenues par des individus, le bitcoin leur appartient, pas à l’État. Et si les clés sont réparties dans un système multi-signatures insoluble, le bitcoin pourrait être verrouillé à jamais. Il ne s’agit pas seulement d’un pays ou d’un régime, mais de la capacité même du bitcoin à fonctionner comme un actif de réserve souverain.

En fin de compte, le bitcoin ne se soucie pas de votre identité ni du gouvernement que vous représentez. Il ne reconnaît qu’une seule chose : les clés.

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À propos de l’auteur: Amélie Bernard

Amélie Bernard traite l’économie, les entreprises, les marchés et les transformations du travail. Son approche relie les chiffres, les décisions publiques et leurs effets dans la vie quotidienne.