Publié le 8 janvier 2024 16h57. Les journaux intimes d’un sénateur irlandais de l’État libre, Thomas Henry Grattan Esmonde, révèlent un contraste poignant entre son engagement politique et son chagrin personnel, alors que l’Irlande est déchirée par la guerre civile.
- En décembre 1922, Sir Thomas Henry Grattan Esmonde participe à l’adoption de la première loi du nouveau Parlement irlandais.
- Ses journaux intimes, tenus pendant la guerre civile, témoignent de son deuil suite à la perte de sa femme et de son angoisse face à la détérioration de la situation en Irlande.
- L’incendie criminel de sa maison ancestrale, Ballynastragh, en mars 1923, marque un point culminant de cette période troublée.
Homme politique expérimenté et fervent défenseur du Home Rule, Sir Thomas Henry Grattan Esmonde (voir sa biographie) a joué un rôle clé dans la création de l’État libre d’Irlande. Le 18 décembre 1922, il prend la parole au Seanad Éireann, la nouvelle chambre haute du Parlement irlandais, après avoir contribué à l’adoption de la Loi d’adaptation des textes législatifs. Cette loi visait à transposer la législation préexistante en adaptant les références aux institutions britanniques aux nouveaux équivalents irlandais.
Avec fierté, Esmonde déclare à ses collègues : « Nous avons adopté la première loi d’un parlement irlandais depuis 123 ans. Nous avons fait ce pour quoi des générations ont vécu et sont mortes, et nous pouvons remercier Dieu d’avoir vécu pour voir ce jour. » Cependant, cette fierté publique contraste avec une profonde douleur personnelle. Moins de deux semaines auparavant, le 7 décembre, il avait appris le décès de sa femme, Alice, après 31 ans de mariage. Son journal révèle son désespoir : « Les noms des sénateurs de l’État libre d’Irlande ont été annoncés. Le mien parmi eux. Si seulement ma femme chérie avait pu me féliciter. Mais elle gisait belle, immobile et dans une paix blanche dans le sanctuaire de notre maison… L’angoisse de cette dernière nuit est trop grande pour les mots. »

Ces journaux, conservés aujourd’hui à la Bibliothèque nationale d’Irlande, offrent un aperçu rare de la vie d’un homme tiraillé entre ses responsabilités politiques et son chagrin personnel, un reflet de la situation complexe de l’Irlande elle-même, oscillant entre l’optimisme d’un nouvel État et la dévastation d’une guerre civile.
Une vie dédiée à la politique
Né en 1862, Esmonde était issu d’une famille de propriétaires terriens catholiques du comté de Wexford et était l’arrière-petit-fils d’ Henry Grattan, un célèbre homme d’État du XVIIIe siècle. En 1885, à l’âge de 23 ans, il est élu député du Parti parlementaire irlandais, devenant ainsi l’un des plus jeunes membres du Parlement britannique. Il restera député pendant plus de trois décennies, se consacrant avec ardeur à la cause du Home Rule.
Comme la plupart des députés du Parti parlementaire irlandais, il a été éclipsé par la victoire écrasante du Sinn Féin en 1918. Il refait surface en 1922 lorsque WT Cosgrave, président du Conseil exécutif, le nomme au premier Sénat de l’État libre. Le Seanad avait été conçu pour représenter les minorités irlandaises, et Esmonde, nationaliste et aristocrate, était un choix naturel.
Sa nomination lui permet de retrouver une vie publique, mais coïncide avec une période de profonde perte personnelle. Le 10 décembre 1922, il confie à son journal : « Je me sens hébété, comme un homme qui trébuche dans le noir, et seul, d’une solitude épouvantable. » Noël n’apporte aucun réconfort : « Nous avons remué notre pudding aux prunes pour la première fois en 31 ans sans mon chéri. Comme elle aimait cette petite cérémonie… Et maintenant, plus jamais, plus jamais. »
Alors qu’il affiche publiquement son sang-froid et son optimisme au Sénat, ses écrits privés révèlent un homme qui lutte simplement pour survivre chaque jour. En janvier 1923, ses entrées de journal deviennent plus longues et plus anxieuses, reflétant à la fois la douleur croissante de sa perte et son désespoir face à l’escalade de la guerre civile.
Le 15 janvier, il décrit le démantèlement de Ballynastragh, sa maison ancestrale, en retirant portraits, objets de famille et papiers par crainte d’une attaque : « À 8 heures du matin, j’étais au travail pour démonter les portraits du couloir… la chaise d’Henry Grattan, les longs escaliers en chêne, les chaises Reine Anne, les vieilles alcôves… les divers éléments du Parlement de Grattan. »

Cette entrée décrit bien plus qu’un simple retrait physique d’objets ; elle suggère un sentiment de perte imminente et la conscience que sa maison ne survivrait peut-être pas au conflit. En énumérant chaque objet, Esmonde documente non seulement leur valeur matérielle, mais aussi leur signification personnelle et historique. Il ne s’agissait pas seulement de biens, mais de liens tangibles avec le passé de sa famille et avec des générations d’histoire politique et sociale irlandaise. Quelques jours plus tard, il avoue être revenu dans « une maison vide », une expression qui reflète non seulement l’absence d’Alice, mais aussi la désolation suite au retrait du contenu de sa maison.
La vérité sur Ballynastra
Le 9 mars 1923, les pires craintes d’Esmonde se réalisent. Alors qu’il se trouve à Londres, des forces anti-Traité incendient Ballynastragh en représailles aux exécutions dans l’État libre. Pendant des mois, Esmonde avait consigné dans son journal son sentiment croissant d’anxiété et d’impuissance, aux prises avec la tension et l’incertitude écrasantes qui l’entouraient. Après avoir appris la nouvelle de l’incendie, il tente désespérément de contacter sa famille, mais ne reçoit aucune réponse. Sa frustration et son impuissance atteignent un point de rupture.
Pendant les mois précédant l’incendie de Ballynastragh, Esmonde avait documenté dans son journal un sentiment croissant d’anxiété et d’impuissance.
Son frère Laurence, qui se trouvait à Ballynastragh à ce moment-là, lui envoie un télégramme qu’Esmonde note dans son journal ce jour-là sous le titre « L’incendie de Ballynastragh ». C’est la seule rubrique qui apparaît dans l’agenda, toute autre entrée commençant par une date. Le télégramme de Laurence disait simplement : « Tout est perdu sauf l’honneur. »
Après l’incendie, le journal se tait. Pendant des mois, il avait rempli ses pages d’observations quotidiennes et d’effusions de chagrin. À bien des égards, les pages vides sont plus éloquentes que n’importe quelle entrée, reflétant un homme accablé par la perte de sa femme, de sa maison, de ses biens, de son sentiment d’appartenance dans la nouvelle Irlande. C’était un sentiment partagé par de nombreux membres de l’ancienne aristocratie de l’époque.
Esmonde resta sénateur jusqu’en 1934, passant près de 50 ans dans la politique irlandaise, et mourut l’année suivante. Après une longue bataille pour obtenir une compensation du gouvernement de l’État libre, Ballynastragh fut finalement reconstruite en 1936, et les membres de la famille Esmonde continuèrent à représenter North Wexford dans la politique irlandaise jusqu’en 1977.
Les opinions exprimées ici sont celles de l’auteur et ne représentent ni ne reflètent les opinions de RTÉ.