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Évincé : le « Détroit de l’Est » thaïlandais est-il en train de perdre la guerre des véhicules électriques face au Vietnam ?

Bangkok voit son statut de géant automobile régional menacé par une montée en puissance fulgurante du Vietnam, qui mise sur une stratégie axée sur l'innovation et les champions nationaux. Alors que la Thaïlande peine à se défaire de…

Évincé : le « Détroit de l’Est » thaïlandais est-il en train de perdre la guerre des véhicules électriques face au Vietnam ?

Bangkok voit son statut de géant automobile régional menacé par une montée en puissance fulgurante du Vietnam, qui mise sur une stratégie axée sur l’innovation et les champions nationaux. Alors que la Thaïlande peine à se défaire de sa dépendance à l’assemblage pour le compte d’autres, Hanoï et Hô Chi Minh-Ville attirent les investissements et les talents, redéfinissant la dynamique industrielle de l’Asie du Sud-Est.

Pendant cinquante ans, le secteur automobile a été le pilier de l’économie thaïlandaise, contribuant à hauteur de 10 % au produit intérieur brut (PIB) national. Mais l’essor mondial des véhicules électriques (VE) bouscule cet équilibre, et le Vietnam, plus agile, s’impose comme un concurrent sérieux.

Si la Thaïlande conserve le plus grand volume de production automobile de la région, le Vietnam ne se contente plus de combler son retard. Il prend les devants, notamment dans le domaine des VE. La stratégie thaïlandaise a consisté à attirer les constructeurs chinois (BYD, Great Wall Motor) dans le corridor économique oriental (CEE). Le Vietnam, lui, dispose d’un atout majeur : un champion national, VinFast.

L’entreprise vietnamienne a adopté une approche rapide et intégrée, comparable à celle des entreprises de la Silicon Valley. En développant en interne la production de batteries et les logiciels, VinFast a créé un écosystème autonome. Ses exportations de VE vers les États-Unis et l’Europe lui confèrent une visibilité internationale que le modèle thaïlandais, axé sur l’assemblage pour le compte d’autres, ne peut égaler.

Un risque majeur pour la Thaïlande réside dans ses investissements massifs dans l’infrastructure des moteurs à combustion interne (ICE). La réduction de la production par des marques comme Honda et Suzuki pourrait entraîner une « vallée de la mort », où la disparition d’emplois traditionnels précéderait la création de nouveaux postes liés aux VE.

« La fenêtre se ferme », alerte un analyste principal d’un groupe de réflexion basé à Bangkok. « Le Vietnam a l’élan d’une startup ; la Thaïlande a le bagage d’une entreprise historique. Nous avons besoin d’une ‘version 2.0’ de notre politique industrielle, et nous en avons besoin cette année. »

La compétition s’étend au secteur de l’électronique. Dans les années 1990, la Thaïlande était un centre mondial pour la production de disques durs (HDD), une technologie aujourd’hui dépassée. Le Vietnam, lui, a sauté cette étape pour se concentrer directement sur les semi-conducteurs et les smartphones haut de gamme. Avec Samsung qui y fabrique 50 % de ses téléphones et Apple qui y délocalise la production de ses iPad et MacBook à Bac Giang, les exportations d’électronique vietnamiennes (plus de 165 milliards de dollars américains) dépassent désormais celles de la Thaïlande (48 milliards de dollars américains).

Le Vietnam courtise activement les concepteurs de puces d’intelligence artificielle (IA) tels que Nvidia et Marvell. Si la Thaïlande ne parvient pas à passer de l’assemblage de composants à la conception et au test de puces, elle risque de se marginaliser dans la chaîne d’approvisionnement numérique.

La compétitivité des coûts est également un facteur déterminant. En 2026, le salaire minimum quotidien en Thaïlande devrait se situer entre 11 et 13 dollars américains, contre 6 à 8 dollars américains au Vietnam. Les coûts de l’électricité sont en hausse en Thaïlande, en raison de sa dépendance aux importations de carburant, tandis qu’ils restent compétitifs au Vietnam grâce à un développement rapide des énergies éolienne et solaire. Le Vietnam bénéficie également de l’accord de libre-échange avec l’Union européenne (ALE-UE), qui lui offre un accès direct et sans droits de douane au marché européen.

Par ailleurs, le Vietnam produit davantage de « licornes technologiques » que la Thaïlande. Son vivier de talents en ingénierie logicielle est plus jeune et moins coûteux, attirant ainsi les startups et les investisseurs en quête d’innovation à moindre coût. Bangkok reste une destination prisée des nomades numériques, mais Hanoï et Hô Chi Minh-Ville se positionnent comme des pôles d’attraction pour les développeurs et les chercheurs en R&D.

Le vieillissement de la population thaïlandaise entraîne une diminution du nombre de développeurs, ce qui fait grimper les salaires et pousse les startups thaïlandaises à externaliser leurs équipes techniques… au Vietnam.

Pour éviter de perdre du terrain, les analystes recommandent à la Thaïlande de cesser de rivaliser sur les coûts de main-d’œuvre et de miser sur la sophistication. Cela passe par une transition rapide vers les énergies renouvelables pour réduire les coûts de l’énergie industrielle, par le développement d’une production locale d’électronique de puissance et de capteurs pour les VE, et par une requalification massive de la main-d’œuvre automobile pour la fabrication numérique.

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À propos de l’auteur: Amélie Bernard

Amélie Bernard traite l’économie, les entreprises, les marchés et les transformations du travail. Son approche relie les chiffres, les décisions publiques et leurs effets dans la vie quotidienne.