Home Technologie et sciencepourquoi cette série est une ode au libéralisme – L’Express

pourquoi cette série est une ode au libéralisme – L’Express

by Thomas Caron

Une nouvelle série Apple TV propose une vision singulière de l’apocalypse, loin des clichés habituels. Au cœur du récit : un virus extraterrestre qui, au lieu de détruire, aspire à une unification pacifique de l’humanité, soulevant des questions profondes sur l’individualisme et le collectivisme.

Le point de départ est simple : des scientifiques américains interceptent un signal radio venu de plus de 600 000 années-lumière. Décrypté, il révèle la séquence génétique d’une forme de vie inconnue. Sa reproduction en laboratoire débouche sur un virus qui se propage rapidement, mais avec des conséquences inattendues. Contrairement aux œuvres post-apocalyptiques classiques comme Les Morts-Vivants ou The Last of Us, la série de Vince Gilligan – le créateur acclamé de Breaking Bad et Better Call Saul – ne dépeint pas un monde en ruines.

Pas de routes jonchées d’épaves, ni de villes fantômes envahies par la nature. L’apocalypse, dans cette fiction, prend la forme d’un ordre nouveau, d’une paix étrange. Le virus ne transforme pas les individus en monstres, mais les intègre à une conscience collective, effaçant les singularités au profit d’un esprit unique. Sept milliards d’êtres humains partagent désormais une même psyché, communiant dans la bienveillance et la connaissance, détenant l’ensemble du savoir accumulé par l’humanité.

Au centre de cette intrigue se trouve Carol Sturka, une romancière cynique et misanthrope interprétée par Rhea Seehorn. Retirée dans sa maison d’Albuquerque, au Nouveau-Mexique, elle refuse de renoncer à son individualité et se retrouve face à un dilemme : doit-elle se battre pour préserver son identité, ou accepter cette fusion promise par l’esprit collectif ?

La série ne se limite pas à un simple scénario de science-fiction. Elle invite à une réflexion philosophique et politique sur la tension entre collectivisme et individualisme. Le virus incarne le rêve ancien des ingénieurs sociaux : une société parfaitement rationalisée, débarrassée des conflits nés des intérêts personnels. Un idéal qui rappelle les théories de Claude-Henri de Rouvroy de Saint-Simon, un penseur socialiste du XIXe siècle convaincu que la science et l’industrie pouvaient être appliquées à l’organisation sociale pour instaurer la prospérité et la paix.

Les neuf épisodes sont parsemés de références aux régimes totalitaires du XXe siècle. On observe, par exemple, la centralisation et la collectivisation des ressources par les individus contaminés, ou encore la découverte par Carol que la “fusion” de l’humanité a entraîné la mort de 886 477 591 personnes. « J’imagine qu’on doit casser quelques œufs », ironise-t-elle, faisant allusion aux intellectuels occidentaux qui ont fermé les yeux sur les atrocités commises par l’Union soviétique.

Là où les régimes totalitaires justifiaient la violence au nom de la lutte des classes ou de la purification sociale, l’esprit collectif invoque un « impératif biologique ». Face à ce système qui considère le sacrifice de millions de vies comme un mal nécessaire, Carol se positionne comme une résistante, soulignant l’absurdité d’un projet pacifiste qui nie la liberté de choix. « À ma connaissance, vous n’avez rien demandé à personne. Que je sache, les gens n’ont pas voté pour dire s’ils voulaient fusionner », lance-t-elle à Zosia, une contaminée qui tente de la convaincre des bienfaits de la fusion.

La série se distingue par sa défense assumée de l’individualisme libéral. Les arguments de Carol rappellent ceux du philosophe Benjamin Constant, qui affirmait au XIXe siècle qu’il existait une sphère d’existence humaine qui devait rester individuelle et indépendante de toute ingérence sociale. Elle défend une liberté qui se résume au droit de vivre selon ses propres choix, de disposer de ses biens et d’exprimer ses opinions.

Dans un contexte où l’individualisme est souvent critiqué, la série de Vince Gilligan prend le parti de le réhabiliter. Elle oppose l’individualisme “bien compris” – le refus de se laisser dicter sa vie par autrui – à sa caricature, incarnée par Koumba Diabaté, un autre survivant qui profite de la situation pour assouvir ses plaisirs personnels, entouré de luxe et de serviteurs.

La série fait écho aux réflexions d’Alexis de Tocqueville, qui, dans De la démocratie en Amérique (1840), décrivait un risque de despotisme doux, où les individus, infantilisés et repliés sur eux-mêmes, dépendent d’un pouvoir tutélaire pour leur bien-être. À l’heure où les séries et les films tendent à véhiculer des messages politiques consensuels, cette œuvre détonne par son originalité et son audace.

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