Publié le 11 janvier 2024 14h39. Un débat familial sur le football révèle une inquiétante tendance au cynisme chez la génération Alpha, qui remet en question la fiabilité de toute information ne venant pas de sources familières, un phénomène exacerbé par l’essor de l’intelligence artificielle.
- La génération Alpha, née à partir de 2010, se montre particulièrement sceptique envers les informations provenant de sources traditionnelles.
- Ce scepticisme généralisé peut rendre les jeunes plus vulnérables aux théories du complot et à la désinformation.
- L’intelligence artificielle, paradoxalement, pourrait offrir des solutions en développant une autocritique et en encourageant la vérification des sources.
Une simple discussion sur le football avec son petit-fils de six ans a suffi à interpeller un observateur. Fan inconditionnel de Chelsea, le jeune garçon a rejeté d’emblée les tentatives de son grand-père de le convertir à l’amour des couleurs de Nottingham Forest. L’homme, passionné par son équipe, a tenté de lui montrer des images d’archives, des clichés en noir et blanc témoignant des deux Coupes d’Europe remportées dans les années 1980. « Faux », a rétorqué le petit, se détournant avec un ricanement. Malgré les assurances de son grand-père, qui affirmait avoir assisté à ces matchs en direct, le garçon est resté inflexible.
Au-delà de cette anecdote familiale, c’est un malaise plus profond qui se dessine. Ce scepticisme précoce, d’abord perçu comme une forme d’intelligence, a fini par inquiéter l’observateur. Si des enfants à peine sortis de la petite enfance sont capables de considérer toute information inattendue comme une « connerie » générée par l’intelligence artificielle, nous sommes face à un problème de société. C’est la génération Alpha – les « digital natives » nés à partir de 2010 – qui est concernée.
Un proverbe du Yorkshire résume bien cette situation : « Ceux qui croient maintenant ne croiront pas », ce qui signifie que ceux qui ne croient rien ne sont pas plus aptes à discerner le vrai du faux. Ironiquement, les personnes qui considèrent tout comme incroyable sont souvent les plus crédules face à l’extraordinaire. Cette idée a été exprimée dès 1908 par G.K. Chesterton, penseur catholique, qui observait :
« Le premier effet de ne pas croire en Dieu est de croire en n’importe quoi. »
G.K. Chesterton
Chesterton ne remettait pas en cause la valeur du scepticisme, mais soulignait que rejeter les idées reçues ne garantit pas une plus grande rigueur intellectuelle. Au contraire, cela peut rendre plus vulnérable aux modes, aux absurdités mystiques, aux idéologies ou aux pseudosciences et aux superstitions.
L’observateur se souvient d’une expérience similaire vécue à l’âge de huit ans. Un camarade de classe, après avoir appris qu’il y avait 24 heures dans une journée, avait immédiatement accusé l’enfant de mentir, s’interrogeant sur l’existence de la nuit. Cet épisode, bien que banal, illustre parfaitement la stratégie que Donald Trump a su exploiter avec brio : semer le doute sur la fiabilité des sources d’information traditionnelles pour mieux convaincre ses partisans que les « fausses nouvelles » sont en réalité les seules véritables.
Internet a déjà fragilisé la notion de vérité bien avant l’avènement de l’IA, mais la situation est aujourd’hui encore plus préoccupante. Le problème n’est pas tant l’utilisation quotidienne de l’IA que le rejet systématique de tout ce qui n’est pas familier, considéré comme une production artificielle. Lorsque les enfants commencent à douter de toutes les sources fiables et à suspecter chaque vidéo diffusée sur TikTok, on frôle le danger. Il y a un pas de plus à franchir avant de brûler les sorcières.
Il est essentiel d’encourager l’esprit critique chez les enfants, mais sans tomber dans l’excès ou l’aveuglement. Il doit être possible de leur apprendre à distinguer les sources fiables des sources douteuses. L’enjeu est de ne pas les laisser se faire manipuler par des acteurs malveillants en ligne qui pourraient les convaincre que l’éducation qu’ils reçoivent est délibérément trompeuse. C’est un véritable labyrinthe.
Deux pistes pourraient s’avérer prometteuses. D’une part, l’IA pourrait évoluer vers une forme d’autocritique, en avertissant les utilisateurs de la nécessité de vérifier les informations auprès de sources alternatives, voire d’autres agents d’IA. L’IA, dépourvue d’ego, n’a pas de « honte » à admettre ses erreurs, car elle reste avant tout une machine à calculer. D’autre part, la nature humaine pourrait jouer un rôle positif. Chaque génération se rebelle contre la précédente, et des études récentes montrent que la génération Alpha a tendance à se fier davantage à sa famille et à ses amis qu’aux tendances Internet ou aux recommandations douteuses des influenceurs.
Si les adolescents de demain considèrent l’obsession actuelle pour les écrans et les téléphones comme ridicule, nous pourrons peut-être espérer un avenir plus sain et plus équilibré, un avenir dans lequel les jeunes seront capables de distinguer les vraies fausses nouvelles de la peur quasi paranoïaque actuelle des contrefaçons.
Pour aller plus loin
