Publié le 12 janvier 2026 à 06h43. La pièce « Bug » de Tracy Letts, un thriller psychologique glaçant, fait son retour à Broadway avec Carrie Coon et Namir Smallwood, mais l’œuvre semble avoir perdu de sa force prémonitoire face aux troubles contemporains.
- Carrie Coon livre une performance remarquable dans le rôle d’Agnès White, une femme fragile et tourmentée.
- La pièce explore les thèmes de la paranoïa, de la conspiration et de la violence, mais son ancrage dans les années 1990 la rend moins percutante aujourd’hui.
- La mise en scène de David Cromer, plus sobre que la production originale, atténue l’intensité claustrophobe de l’œuvre.
« Je ne suis pas un meurtrier à la hache », lance Peter (Namir Smallwood) à Agnès (Carrie Coon). C’est sa première réplique dans « Bug », la pièce dérangeante de Tracy Letts, créée en 1996, qui a récemment fait ses débuts à Broadway. Mais ce que Peter inflige à Agnès s’avère bien pire : il l’entraîne dans sa théorie du complot délirante, persuadé que le gouvernement les a infestés de parasites.
Lors de sa première représentation Off-Broadway, « Bug » avait été une expérience intense et anxiogène. Mais, des décennies plus tard, une grande partie de cet effet s’est estompée. L’œuvre avait été écrite dans le sillage du bombardement du bâtiment fédéral d’Oklahoma City en 1995, perpétré par Timothy McVeigh, un vétéran de l’armée. Letts s’était inspiré de figures comme McVeigh, le révérend Jim Jones (responsable du massacre de Jonestown) et Ted Kaczynski (l’Unabomber), qu’il dépeint comme des victimes d’une conspiration gouvernementale visant à réduire au silence ceux qui découvrent la vérité.
Cette idée est astucieuse, témoignant de l’intelligence de Letts, mais les références datées de la pièce constituent l’une des raisons pour lesquelles elle a moins d’impact aujourd’hui. L’obscurité de 2026 semble d’une autre nature : une montée en puissance autoritaire, bien réelle et palpable. Si l’on peut établir un parallèle avec les mouvements anti-vaccins, les adeptes des théories du complot liées à l’affaire Epstein ou les partisans de l’État profond, ces phénomènes sont désormais inextricablement liés à la résurgence du trumpisme, qui les instrumentalise et les éclipse. De plus, la paranoïa spécifique à « Bug » est trop particulière pour être interprétée comme un commentaire social sérieux.
La production originale de « Bug », jouée au Barrow Street Theatre, avait bénéficié de la performance magnétique de Michael Shannon dans le rôle de Peter. L’atmosphère claustrophobe de la pièce, qui se déroule dans une chambre de motel sordide, était alors particulièrement oppressante. La nouvelle production, présentée au Samuel J. Friedman Theatre, un espace beaucoup plus vaste, ne parvient pas à recréer cette intensité. Le spectateur se sent plus distant de l’action.
L’attention s’est également déplacée de Peter vers Agnès. Carrie Coon, l’épouse de l’auteur, est au centre de la pièce, notamment grâce à une performance qui met en valeur l’étendue de son talent. Elle sort tout juste d’un rôle très médiatisé dans la série « The Gilded Age », où elle incarnait Bertha, une femme ambitieuse et impitoyable qui cherche à dominer la société new-yorkaise.

Agnès est presque l’inverse. Loin d’être confinée, elle est souvent nue (les téléphones portables doivent être placés dans une pochette Yondr). Elle survit à peine, ancienne épouse battue d’un condamné récemment libéré (Steve Key) et mère endeuillée d’un enfant disparu à l’âge de six ans dans une épicerie il y a dix ans. Elle s’est réfugiée dans un motel délabré d’Oklahoma City, où l’une de ses rares amies, la serveuse RJ (Jennifer Engstrom), rend visite à un homme qu’elle vient de rencontrer, Peter. Peter apparaît étrange et renfermé dès le début. Nous croyons sans difficulté au Dr Sweet (Randall Arney) lorsqu’il se présente au motel et explique à Agnès : « On lui a diagnostiqué une paranoïa délirante avec des tendances schizophréniques, bien que personnellement, je ne sois pas un grand fan des étiquettes. Ses médecins pensent qu’il est potentiellement dangereux pour lui-même, voire pour les autres. » (Le reste de la scène impliquant le Dr Sweet est tellement invraisemblable que l’on se demande si nous étions censés comprendre qu’il s’agit de l’hallucination d’Agnès et/ou de Peter.)
Peter ne dégage que peu de charisme, ce qui est évidemment un choix conscient de Namir Smallwood et du metteur en scène David Cromer (dont l’approche discrète a fait des merveilles avec des spectacles comme « Our Town » et « The Band’s Visit »). Le résultat est que, plutôt que Peter séduisant Agnès dans sa vision du monde, c’est Agnès, dans sa solitude et son désespoir, qui s’y engouffre. Cela signifie également que nous, le public, sommes moins susceptibles d’être séduits.
Bug
Samuel J. Friedman Theatre du MTC, jusqu’au 22 février
Durée : 1 heure 55 minutes, entracte compris
Billets : de 99 $ à 281 $
Écrit par Tracy Letts
Mis en scène par David Cromer
Décors de Takeshi Kata, costumes de Sarah Laux, lumières de Heather Gilbert, son de Josh Schmidt, coiffure et maquillage de J. Jared Janas. Gigi Buffington, coach de diction et de chant. Marcus Watson, coordinateur de l’intimité et des combats.
Avec : Carrie Coon (Agnès White), Namir Smallwood (Peter Evans), Randall Arney (Dr Sweet), Jennifer Engstrom (RC) et Steve Key (Jerry Goss).