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La Chine a demandé à l’ONU l’autorisation de lancer près de 200 000 satellites sur l’orbite terrestre

by Clara Dubois

Publié le 15 janvier 2024 14h17. La Chine a déposé auprès de l’Union internationale des télécommunications (UIT) des demandes pour lancer jusqu’à 200 000 satellites, une initiative massive qui soulève des inquiétudes quant à la congestion de l’orbite terrestre basse et à une potentielle course à l’appropriation spatiale.

  • La Chine ambitionne de déployer deux mégaconstellations, CTC-1 et CTC-2, totalisant 193 428 satellites.
  • Cette demande dépasse largement le projet Starlink d’EspaceX, qui prévoit environ 49 000 satellites.
  • Les motivations exactes de la Chine restent floues, mais des experts évoquent des enjeux de sécurité et de défense.

Les autorités chinoises ont soumis à l’Union internationale des télécommunications (UIT), l’agence des Nations Unies chargée de la régulation des télécommunications, des demandes de licences pour lancer près de 200 000 satellites dans l’espace. Ces candidatures, déposées le 29 décembre par l’Institut pour l’utilisation du spectre radioélectrique et l’innovation technologique, ont rapidement suscité l’attention et l’inquiétude au sein de la communauté spatiale internationale.

Les projets portent sur deux constellations distinctes, baptisées CTC-1 et CTC-2, chacune comprenant 96 714 satellites répartis sur 3 660 orbites différentes. Si ces constellations étaient mises en œuvre, elles dépasseraient de loin l’ambition actuelle d’EspaceX, qui prévoit de déployer environ 49 000 satellites Starlink pour offrir un accès à internet haut débit à l’échelle mondiale. Starlink représente déjà la plus grande constellation de satellites jamais conçue.

Pour l’instant, Pékin n’a pas officiellement communiqué sur l’objectif précis de ces satellites, alimentant les spéculations des experts en sécurité spatiale. L’Université aéronautique de Nanjing, citée par le site d’information La Chine dans l’espace, suggère que ces constellations pourraient être axées sur la “sécurité électromagnétique spatiale”, des systèmes de défense intégrés, ainsi que sur la surveillance de l’espace aérien à basse altitude. Ces fonctions rappellent celles du programme Starshield, la version militaire de Starlink utilisée par les forces armées américaines.

L’obtention de ces licences auprès de l’UIT impliquerait que tout nouvel opérateur souhaitant lancer des satellites sur les mêmes orbites devra prouver qu’ils n’interféreront pas avec les futurs satellites chinois. En pratique, cela pourrait constituer un obstacle majeur à l’entrée de concurrents et représente, selon certains analystes, un risque d'”appropriation du territoire orbital”. Cependant, les satellites pourraient également avoir des applications civiles, telles que la surveillance du climat, la navigation aérienne et les communications.

Cette initiative intervient dans un contexte de tensions croissantes entre la Chine et les États-Unis dans le domaine spatial. Au-delà de la course à la Lune, les deux pays se disputent l’influence sur l’orbite terrestre basse, considérée comme stratégique pour les communications, la surveillance et la défense. Les satellites militaires sont au cœur de ce que l’on appelle la “destruction mesh”, un réseau interconnecté de capteurs, de communications et d’armes, qui a joué un rôle crucial dans le conflit en Ukraine, où la capacité à utiliser et à perturber les satellites a eu un impact significatif.

Les autorités américaines ont également exprimé des préoccupations concernant des comportements jugés “atypiques” de certains satellites chinois. Lors d’un événement organisé à Chatham House en mars dernier, le sergent-chef Ron Lerch, chef adjoint des opérations de renseignement spatial de l’US Space Force, a souligné que des satellites chinois classés comme expérimentaux en orbite géostationnaire se déplaçaient à une fréquence inhabituelle, augmentant ainsi le risque d’incidents. Il a estimé que cette situation reflétait une croissance sans précédent et une concurrence incontrôlée dans l’espace.

La Chine reconnaît elle-même l’importance stratégique de l’espace. En 2021, le président Xi Jinping a classé le secteur comme un atout vital à protéger. Le pays compte actuellement environ 1 000 satellites en orbite, contre seulement 40 en 2010.

Malgré l’ampleur des demandes, des experts expriment des doutes quant à la viabilité pratique du projet. Selon les règles de l’UIT, la Chine devrait lancer au moins un satellite dans un délai de sept ans et achever la constellation dans un délai de 14 ans. Pour mettre 200 000 satellites en orbite dans ce laps de temps, il faudrait environ 500 lancements hebdomadaires pendant sept ans, un rythme qui dépasse largement la capacité actuelle du pays, qui a atteint un record de 92 lancements en 2023. Le secteur commercial chinois produit actuellement environ 300 satellites par an et prévoit d’atteindre 600, tandis que l’État en fabrique seulement quelques centaines de satellites supplémentaires.

Cet écart renforce l’hypothèse selon laquelle les demandes pourraient être de nature préventive. New Scientist rapporte que Victoria Samson, directrice de la sécurité et de la stabilité spatiales à la Secure World Foundation, estime que « Ils essaient peut-être simplement de créer de l’espace pour plus tard ». Des cas similaires se sont déjà produits, comme en 2021 lorsque le Rwanda a demandé l’autorisation d’une constellation de 327 000 satellites, un projet jugé non viable.

Des dirigeants chinois expriment également des réserves en interne. Yang Feng, directeur du fabricant Space, a déclaré au Chine Quotidien que « diriger les commandes ne signifie pas réussir l’exécution », soulignant les défis en matière d’ingénierie, de production et de capacité de lancement.

L’épisode prend une dimension ironique, car il survient quelques semaines seulement après que la Chine a critiqué EspaceX lors de forums de l’ONU, accusant la prolifération de constellations spatiales commerciales de créer des risques pour la sécurité spatiale. Aujourd’hui, Pékin revendique, du moins en théorie, une tranche d’espace sans précédent, renforçant la perception selon laquelle la course à l’orbite est aussi stratégique que la course à la Lune.

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