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Quand le mal se cache (2023), ou Hannah Arendt part en Argentine

Publié le 2024-05-03 14:30:00. Le film d'horreur argentin Là où se cache le mal (Cuando acecha la maldad) explore, au-delà de la possession démoniaque, les mécanismes insidieux de la corruption et de la banalité du mal, s'inspirant des…

Quand le mal se cache (2023), ou Hannah Arendt part en Argentine

Publié le 2024-05-03 14:30:00. Le film d’horreur argentin Là où se cache le mal (Cuando acecha la maldad) explore, au-delà de la possession démoniaque, les mécanismes insidieux de la corruption et de la banalité du mal, s’inspirant des traumatismes historiques de l’Argentine et de la philosophie d’Hannah Arendt.

  • Le genre de l’horreur, longtemps dominé par les récits de possession, semble connaître un renouveau grâce à la production argentine contemporaine.
  • Le film Là où se cache le mal établit un parallèle entre la possession démoniaque et la corruption gouvernementale, illustrant comment le mal se propage par l’apathie et l’obéissance aveugle.
  • L’œuvre s’inscrit dans un contexte historique argentin marqué par des décennies de dictature et d’instabilité politique.

L’horreur cinématographique semble avoir trouvé un nouveau souffle. Après une période où les franchises comme Conjuring et Parlez-moi ont exploré les méandres de la possession, et malgré des suites décevantes comme L’Exorciste : Croyant et L’exorciste du pape, le cinéma argentin s’impose comme un acteur majeur du genre. Des films tels que Terrifié (2017), 1978 (2024) et Les pleurs (2024), réalisés par Demian Rugna, ont captivé les spectateurs par leur originalité et leur atmosphère oppressante.

Mais l’intérêt pour ces œuvres ne se limite pas à leur qualité intrinsèque. Le succès de l’horreur argentine est également lié à un contexte historique particulier. L’Argentine a connu, au cours du XXe siècle, une succession de régimes autoritaires, débutant avec Juan Perón dans les années 1940. Perón, connu pour son contrôle de la presse, ses exils et ses arrestations de dissidents, a également offert un refuge à des criminels de guerre nazis, dont Adolf Eichmann. Cette période a été suivie par des décennies d’instabilité politique et de coups d’État militaires, culminant avec la « guerre sale » des années 1970 et 1980, au cours de laquelle environ 30 000 citoyens ont été portés disparus.

C’est dans ce contexte que le film Là où se cache le mal prend tout son sens. L’histoire suit Pedro et Jaime, deux agriculteurs confrontés à un cas de possession démoniaque dans une ferme voisine. Uriel, le fils de la propriétaire, est atteint d’une maladie mystérieuse qui le transforme en un être monstrueux. La seule solution semble être un exorcisme, mais la bureaucratie et la corruption gouvernementale entravent toute intervention rapide.

C’est alors qu’intervient la figure de Ruiz, un riche propriétaire terrien qui soupçonne le gouvernement d’avoir délibérément infecté Uriel afin de le forcer à vendre ses terres. Cette paranoïa initiale est rapidement corroborée par les faits : la police semble au courant de la situation et refuse d’intervenir, et la mère d’Uriel avait déjà demandé l’intervention d’un exorciste un an auparavant, mais sa demande avait été bloquée par les autorités.

Le film établit ainsi un parallèle saisissant entre la possession démoniaque et la corruption administrative. La « pourriture » qui ronge le corps d’Uriel devient une métaphore de la corruption qui gangrène le gouvernement. Comme le souligne l’analyse, cette approche rappelle la théorie de la « banalité du mal » développée par la philosophe Hannah Arendt dans son ouvrage Eichmann à Jérusalem : un rapport sur la banalité du mal (1963). Arendt, en observant le procès d’Adolf Eichmann, le criminel nazi réfugié en Argentine, a été frappée par son absence d’idéologie et son attitude bureaucratique. Eichmann n’était pas un fanatique assoiffé de sang, mais un simple exécutant qui se contentait de suivre les ordres, sans remettre en question leur moralité.

« Le mal se propage parce que des gens comme ces agents locaux refusent de se lever et de faire ce qui est juste ; ils refusent de remettre en question leurs ordres ; ils ont refusé de s’impliquer d’une manière qui pourrait les placer du mauvais côté de l’appareil gouvernemental global du pouvoir. »

Analyse du film

Arendt en a conclu que le mal n’est pas nécessairement le fait d’idéologues fanatiques, mais qu’il se propage surtout par la volonté irréfléchie de la personne ordinaire de faire ce qu’on lui dit, sans exercer son esprit critique. Dans Là où se cache le mal, les policiers locaux, qui ont le pouvoir d’aider les agriculteurs, se contentent de suivre les « protocoles » établis par le gouvernement, sans se soucier des conséquences de leur inaction. C’est cette banalité du mal qui permet au démon de prospérer.

Le film ne se contente pas de dénoncer la corruption gouvernementale. Il explore également les conséquences de cette corruption sur la vie quotidienne des habitants. Lorsque la présence démoniaque se propage, les animaux meurent, les enfants sont massacrés et la ville est plongée dans l’obscurité. La violence est omniprésente, mais elle est souvent banale et dénuée de toute passion. Une scène particulièrement choquante montre Sabrina, l’ex-femme de Pedro, dévorant le cerveau de son fils, Santino, avec une indifférence glaçante. Cette scène, bien que répugnante, n’est pas présentée comme un acte de cruauté sadique, mais comme une conséquence logique de la propagation du mal.

Là où se cache le mal est donc un film d’horreur qui résonne particulièrement avec notre époque, marquée par la montée des populismes et des régimes autoritaires. Il nous rappelle que le mal n’est pas toujours spectaculaire et terrifiant, mais qu’il peut aussi être insidieux et banal. Et que la seule façon de le combattre est de rester vigilant, de remettre en question les ordres et de défendre nos valeurs.

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À propos de l’auteur: Clara Dubois

Clara Dubois suit l’actualité internationale, les affaires diplomatiques et les grands équilibres géopolitiques. Son travail met l’accent sur le contexte, les faits vérifiables et les conséquences concrètes des événements mondiaux.