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Canada s’affranchit des États-Unis

Le Canada réoriente sa politique de défense pour s'affranchir des États-Unis sur fond de tensions commerciales.

Le Canada réoriente sa politique de défense pour s’affranchir des États-Unis sur fond de tensions commerciales.

La relation bilatérale entre le Canada et les États-Unis traverse une zone de turbulences économiques et militaires sans précédent récent. La guerre tarifaire déclenchée par Washington a profondément modifié la volonté du gouvernement canadien d’accroître sa coopération sécuritaire avec d’autres partenaires en Europe et en Asie, tout en compromettant durablement les perspectives d’achats militaires majeurs auprès de firmes américaines.

Selon les déclarations du secrétaire d’État à l’approvisionnement militaire, Stephen Fuhr, l’opinion publique canadienne verrait d’un très mauvais œil l’attribution directe de contrats de défense à des entreprises américaines dans le climat actuel. Cette prise de conscience politique met en lumière un recul marqué de l’intérêt canadien pour les équipements militaires en provenance du sud de la frontière, une tendance qui ne devrait pas s’inverser avec le départ prévu de Donald Trump en janvier 2029.

Une stratégie industrielle de défense axée sur l’autonomie nationale

Pour répondre à cette nouvelle réalité, le premier ministre Mark Carney a impulsé un plan de défense majeur prévoyant un financement supplémentaire de 60 milliards de dollars sur cinq ans. Actuellement, le pays consacre entre 36 et 43 milliards de dollars à sa défense nationale. L’objectif avoué de cette stratégie industrielle est de tripler la taille de l’industrie canadienne de la défense au cours de la prochaine décennie, de créer 125 000 emplois et d’injecter plus d’un demi-milliard de dollars dans la recherche et le développement de capacités souveraines, notamment dans l’aérospatiale, la robotique et les systèmes sans pilote.

Cette mutation représente un tournant générationnel. Alors que par le passé, environ 70 % des budgets d’acquisition militaire se dirigeaient vers les États-Unis, Ottawa cherche désormais à diversifier ses sources d’approvisionnement. Les jeunes entreprises canadiennes, les sociétés bien établies ainsi que des partenaires européens bénéficieront de cette manne financière pour s’implanter durablement dans les chaînes d’approvisionnement de la sécurité nationale.

Contrats d’armement et acquisitions sous tension

Ce pivot stratégique perturbe directement plusieurs dossiers d’acquisition importants. Des projets d’achat d’hélicoptères militaires, notamment un contrat sans appel d’offres visant des appareils Black Hawk de fabrication américaine pour les forces spéciales, se trouvent aujourd’hui fragilisés par le litige commercial.

Parallèlement, les résultats de la révision concernant l’achat de 88 avions de chasse F-35 construits par Lockheed Martin n’ont pas encore été dévoilés. Si le Canada a passé une commande ferme pour 16 de ces appareils et a commencé à financer des équipements pour 14 autres, aucune indication précise n’a été donnée sur de futures commandes au-delà de ce seuil. En contrepoint, Ottawa maintient son intérêt pour les avions de chasse Gripen de l’entreprise suédoise Saab et poursuit des négociations pour l’acquisition d’avions-radars GlobalEye, fabriqués en collaboration avec Bombardier, en dépit d’une intense campagne de lobbying menée en faveur du E-7 Wedgetail de Boeing.

Les défis géopolitiques de l’Arctique et la pression de l’OTAN

Les pressions exercées par Washington pour que les pays alliés assument une part plus importante du fardeau financier de l’OTAN trouvent un écho particulier dans la vision canadienne de sa souveraineté septentrionale. Justin Massie, expert en questions militaires à l’UQAM, souligne que les États-Unis manifestent une lassitude manifeste à l’idée de financer seuls la défense de l’Europe et du Canada.

Le PDG de Wuxly, James Yurichuk, et Aaron Lyand, propriétaire d'une fabrique de vêtements, inspectent la doublure d'un
Photo: Le Quotidien

Pour faire face à cet enjeu, le gouvernement de Mark Carney intensifie les investissements dans l’Arctique afin d’affirmer la présence et le contrôle du pays sur cette zone vaste et de plus en plus disputée. Dans cette même dynamique arctique, Stephen Fuhr a salué la conclusion d’une entente de 2,3 milliards de dollars avec Telesat pour sécuriser les communications militaires par satellite dans le Grand Nord.

Incertitudes politiques et économiques pour l’avenir

Malgré ces ambitions d’émancipation, la stratégie canadienne fait face à des obstacles considérables. Les partis d’opposition s’apprêtent à contester les plans de dépenses gouvernementaux lors des prochaines échéances électorales, tandis que la tentation reste forte pour les entreprises innovantes de s’implanter directement aux États-Unis pour profiter de la puissance financière de leur marché de la défense.

États-Unis – Canada : la rupture | Zone de conflit | ARTE

De surcroît, la concurrence avec les industriels américains, dotés de budgets de R&D incomparables, complique la tâche des fabricants nationaux. Le secteur de la défense au Canada doit également composer avec une réalité économique incontournable : le pays n’étant pas techniquement en guerre, ses entreprises ne peuvent s’appuyer exclusivement sur des débouchés militaires pour assurer leur pérennité.

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À propos de l’auteur: Amélie Bernard

Amélie Bernard traite l’économie, les entreprises, les marchés et les transformations du travail. Son approche relie les chiffres, les décisions publiques et leurs effets dans la vie quotidienne.